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Frühling Stürme : la pépite retrouvée du Komische Oper

Survivante d’un festival qui n’a pas eu lieu, cette excellente opérette est une réussite de plus pour .

En mars 2020, Berlin avait opportunément conçu tout un festival autour de Jaromír Weinberger, compositeur d’origine tchèque naturalisé américain contraint, en 1939, de quitter le Berlin de Schreker, Zemlinsky, Schoenberg, Weill, Hindemith, Oscar Strauss. Weinberger est plus connu pour le premier de ses quatre opéras (Schwanda, le joueur de cornemuse) que pour la première de ses trois opérettes : Frühling Stürme. Un projet judicieux, hélas contrecarré par l’étau sanitaire qui allait s’abattre sur le Monde. Et un nouvel orage de printemps s’abattant sur Frühling Stürme, réplique de celui qui, 87 ans plus tôt, en janvier 1933 (mois funeste de l’arrivée au pouvoir d’Hitler) s’était déjà abattu sur sa création, suivie elle aussi d’une déprogrammation au printemps suivant ! Cette troublante correspondance temporelle et sémantique (Frühling Stürme signifie Orages de printemps) s’arrête là : cette fois, les trois patientes années de réorchestration nécessaire de la réduction chant/piano rescapée des cendres du nazisme par Norbert Biermann, l’imagination débordante de ont été captées en janvier 2020. Luxe de l’écrin et éclat du bijou.

Frühling Stürme narre, sur fond de conflit politique (celui qui opposa la Russie au Japon en 1905), les affres de la quête intime. Militaires russes, espions japonais, journaliste allemand, amoureux universalistes: on trouve chez Weinberger comme chez Offenbach tous les ingrédients d’une comédie menée tambour battant, mais aussi, à la différence de l’amuseur français, l’expression assez prégnante d’une mélancolie (« Frühling in der Mandchourei » et plus encore le magnifique « Du wärst für mich die Frau gewesen ») que l’on ne peut s’empêcher d’associer à la fin tragique du compositeur en 1967.

Symbole du cosmopolitisme auquel sont contraints des héros en voyage (entre Mandchourie et Italie), une énorme malle de voyage tourbillonne sur le plateau et s’ouvre régulièrement. C’est une malle aux trésors géographiques dans laquelle Kosky a rangé, avec un goût esthétique très sûr, tous les lieux de l’action : l’austérité d’un QG, la moiteur d’une boîte de nuit, l’agitation d’un hall d’hôtel. On s’autorise quelques libertés : pas de chœur, quelques clins d’œil (une parodie hilarante de l’air de Lenski, un quatuor final inédit…). Les fragrances nostalgiques du geste , la langueur toute viennoise de l’Orchestre du Komische Oper surlignent les chorégraphies toujours renouvelées (et très gracieusement emplumées cette fois) du grand et l’intelligence gourmande d’une direction d’acteurs infatigables et très joueurs.

La distribution ne compte que quatre chanteurs, ce qu’on ne remarque qu’assez tardivement tant la frontière est indiscernable entre ces derniers et les sept formidables comédiens. Les scènes parlées sont toutes délectables (la grande scène du II entre Lydia et Shakhalov, avec le formidable en Scarpia d’opérette, capable d’occuper la scène en solo sans se tarir) même quand elles sont quasi-muettes (impayable groom à l’acte III). Femme fatale manipulatrice façon Ingrid Caven, passe de la rouerie à l’émotion pure. La Tatiana d’, pétillante et fonceuse fille à papa, lui donne un contrepoint énergique. , journaliste transformiste à des lunes de son bouleversant Orfeo in loco (à quand un DVD ?), se déchaîne dans le mouvement perpétuel d’un scénario en folie où seul Tansel Akseybek, Ito au format par trop scolaire, pourra paraître manquer de séduction.

« Frühling Stürme », précieux sésame de l’intrigue, désigne de fait les amours de jeunesse, de ceux que toute une vie (de compromis?) ne parviendra jamais à effacer. Et dont Barrie Kosky dévoile en pleine lumière la puissance émotionnelle intacte, dans un finale aussi étreignant que celui d’Eugène Onéguine.

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