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L’humanité de la Madone selon l’ensemble Il Caravaggio

L‘ensemble vocal et instrumental , dirigé par avec le soutien d’, fait son entrée dans le monde de la musique baroque avec ce premier disque audacieux intitulé Madonna della Grazia.

Créer un nouvel ensemble baroque, en France, cela semble désormais courant dans le paysage musical actuel. Donner une visibilité à des jeunes chanteurs (même si bénéficie d’une certaine notoriété grâce notamment à sa nomination aux Victoires de la musique en 2019 en tant que révélation lyrique), défendre un répertoire plus ou moins défini en amont (ici la musique vocale française et italienne), se positionner musicalement et socialement (en mettant en lumière notamment le travail de compositrices, une volonté de la directrice artistique de l’ensemble vocal et instrumental)… C’est finalement commun à beaucoup d’ensembles musicaux d’aujourd’hui. Mais au regard de la qualité des programmations de la jeune , du côté de l’auditeur, le plaisir est réel.

Ensemble découvert au festival de Sablé en 2017, nous avions déjà apprécié le voyage entre Orient et Occident – des rives de Judée à Abydos en passant aux rives de Colchide -, d’un ensemble qui présentait bien des qualités musicales et scéniques. Aujourd’hui, ce premier album s’inspire encore de cette volonté de dépasser les frontières, qu’elles soient géographiques ou plus abstraites. Des frontières pouvant être perçues comme des barrières, que la figure de la madone surpasse aisément dans l’Italie du XVIIᵉ siècle.

Figure religieuse devenue populaire, comme le prouve la représentation de la Vierge ponctuant régulièrement les rues des grandes villes de l’Italie même encore aujourd’hui, celle-ci permet aux interprètes d’élaborer un pont entre musique savante et populaire, une « fusion entre l’humain et le sacré », tel que l’affirme dans la présentation complète du livret d’accompagnement composé du regard d’un musicologue (Jean-François Lattarico), d’un entretien avec les protagonistes principaux de l’aventure, et le texte des paroles des pièces sélectionnées.

Et en effet, les émois de la Vierge semblent bien similaires aux femmes de tous horizons et de toutes les époques : l’amour incommensurable d’une jeune mère face à son bambin endormi (Canzonetta spirituale sopra alla nanna, Tarquinio Merula), ou encore la douleur maternelle de la Vierge au pied de la croix dans le Stabat Mater de Giovanni Felice Sances. La Madone reste toutefois un personnage sacré, autant dans son espérance après la mort du Christ (Passione Abruzzese, Anonyme), que dans son aura auprès des croyants (Ave maris stella, anonyme).

Mais la nature humaine reprend vite ses droits : la douceur féminine, avenante et pure de la madone (O quam suavis, Francesco Cavalli) jurant avec la vulgarité du cul de Cicerenella (Cicerenella, Anonyme) ; le cœur constant de la Vierge (In Sanguine Gloria, Isabella Leonarda) tranchant avec le complot de Dame Lombarde cherchant à empoisonner son époux (Donna Lombarda, Anonyme), ou le désenchantement amoureux de la belle malheureuse (Lamento della Ninfa, Antonio Brunelli). Par ce bref panel cherchant à peindre un bon nombre de couleurs qui composent la féminité, le lecteur pourra percevoir les contrastes exaltants de cet enregistrement, qui démontre le tempérament marqué de ce jeune ensemble.

C’est surtout une programmation exigeante pour des interprètes à multiples facettes, qui doivent faire face aux rythmes fougueux et aux moments suspendus de ces pièces vocales pour une ou deux voix accompagnés d’instruments anciens mêlant lirone, chitarrino, viole de gambe, archiluth, chitarra battente, vielle à roue, chitarrone ou encore guitare baroque. Le baryton-basse fait preuve d’une sobriété remarquable et juste, fort d’une aisance certaine dans les traits virtuoses de Cavalli (O quam Suavis). La mezzo-soprano Anna Reinhold enchante quant à elle par un timbre sensuel. Un indice révèle la cohésion de groupe d’Il Caraveggio et la volonté d’une interprétation au plus juste : l’interprétation par Camille Delaforge elle-même de la Canto delle Lavandaie, au profit d’une voix non-travaillée, donc plus populaire, que celle de la mezzo.

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