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Camille Delaforge, un pas de plus avec l’ensemble Il Caravaggio

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Du clavier à la direction artistique, il n’y a apparemment qu’un pas pour . Assistante artistique de Vincent Dumestre auprès du Poème harmonique depuis quelques années, notamment, l’artiste, passionnée par la voix et la musique de chambre, prend son envol avec l’ qui fait une entrée remarquée dans le monde de la musique baroque.

ResMusica : Le voyage d’Orient à l’Occident mené par Il Caravaggio au festival de Sablé en 2017 peut facilement être mis en parallèle avec le « voyage » entre sacré et profane et entre musique savante et musique populaire que vous défendez dans votre nouvel album. Un panachage est-il nécessaire pour une bonne programmation musicale ?

 : Le panachage musical est important. La multiplicité de connaissances, de couleurs, de genres nous enrichissent toujours, mais la vertu qui doit rassembler tout cela reste l’unité du propos. La diversité et la différence sont mises au service de l’unité d’un moment, ce qui est finalement aussi le principe d’un ensemble, d’un orchestre. Tout comme voyager permet souvent de se centrer, je trouve passionnant de requestionner les assemblages, de bouleverser les évidences. C’est ce qui m’a permis d’élaborer les prochains programmes d’Il Caravaggio et d’y intégrer beaucoup de pièces inédites comme un opéra de Mademoiselle Duval, des pièces encore jamais enregistrées de Vivaldi ou dans notre disque Madonna della grazia, des motets d’Isabella Leonarda. Cela ne m’empêche pas de savourer les ouvrages connus, bien au contraire. J’apprécie tout autant les « tubes » que les œuvres inédites, tant qu’elles accomplissent un projet musical percutant. Il s’agit de ne porter que ce qui nous élève en tant qu’artistes, avec beaucoup de sincérité.

Je crois n’avoir jamais donné en concert avec Il Caravaggio une œuvre dont l’intérêt musical ne me semblait pas indiscutable. Cela développe ma passion pour l’ouvrage que je suis en train de défendre, et de là à le transmettre au public, il n’y a plus qu’un pas ! Dans notre disque Madonna della grazia, le principe n’a pas été d’opposer la musique populaire et la musique savante mais de les assembler dans la symbolique sacrée. Je ne parle pas ici de religion. Je veux dire sacré dans le sens de ce que l’on chérit et de ce qui peut nous réunir autour d’émotions qui dépassent les frontières et rendent la musique accessible aux auditeurs lors de l’écoute du disque.

RM : La théâtralité fait apparemment partie des composantes essentielles de l’. Lorsque vous avez construit la programmation de Madonna della Grazia, avez-vous pris en compte les spécificités d’une programmation de concert, et notamment ce sens de la scène mené avec brio par et à Sablé ?

CD : La théâtralité et la scène sont notre ADN. Déjà parce qu’Il Caravaggio défend particulièrement des programmes servant la musique vocale, ce qui est un vecteur très fort de théâtralité. Nous faisons de la musique pour qu’elle soit reçue. Le disque doit provoquer un plaisir qui nous transporte avec autant de puissance que l’écoute d’un concert. C’est pour moi un enjeu fondamental de cet objet, auquel j’accorde une attention particulière. Je suis également certaine que même adultes, nous gardons ce jardin secret de notre enfance qui nous amène à adorer les histoires qu’on nous raconte, encore plus si elles sont invraisemblables. Alors, comment oublier la théâtralité ? C’est pour cela que j’adore les pièces du disque issues de la tradition orale comme la Dame Lombarde et Les lavandières. Ces chansons sont faites pour conter des histoires et être chantées pour l’éternité. Dans le disque, j’avais envie de jouer de cette porosité entre les répertoires afin de nourrir les musiques dites « savantes » de l’authenticité dramaturgique de ces mélodies populaires.

RM : Au-delà de la programmation, qu’est-ce qui a été important de défendre dans cet enregistrement, pour vous, sur le plan interprétatif ?

CD : Sur le plan interprétatif, j’ai voulu privilégier une des premières forces de cette musique, le continuo. La palette de couleurs que peut apporter un continuo est équivalente à l’orchestration d’un compositeur. Elle transforme une œuvre et lui donne un caractère qui peut varier du tout au tout selon les combinaisons choisies. Ces choix ont évidemment été faits dans le but de souligner le verbe, ce que et , ma partenaire musicale depuis de longues années, savent défendre avec intelligence et sensibilité.

RM : L’ensemble Il Caravaggio bénéficie de soutiens solides : le festival de Sablé, le festival Agapé, le festival de Radio France ou encore le Centre de musique baroque de Versailles. Dans ces conditions idéales, est-il possible de se projeter concrètement à moyen terme ? La voie de la spécialisation dans la musique baroque semble toute tracée…

CD : L’Ensemble Il Caravaggio est en effet soutenu par des acteurs majeurs comme le Centre de musique baroque de Versailles et les différents festivals que vous avez cités, ainsi que par des soutiens financiers solides tels que la DRAC Ile-de-France et la Caisse des Dépôts. C’est grâce à ce maillage de structures culturelles permettant l’épanouissement artistique en France que nous pouvons construire nos prochaines saisons et nos prochains projets.

J’ai fondé Il Caravaggio avec mon savoir-faire de claveciniste, mais également de chef de chant et d’accompagnatrice sur des répertoires plus tardifs comme le lied et la mélodie. Il Caravaggio a fait ses premières productions autour du répertoire vocal baroque qui est l’une de ses spécificités, en faisant un travail particulier sur l’accessibilité de la musique savante, d’où ce travail sur la musique dite populaire, que l’on retrouve dans Madonna Della Grazia. Ce sont ces origines musicales variées et cette réflexion sur le voyage entre musique savante et populaire et sur l’accessibilité de l’art musical qui guident nos prochains projets.

En 2022, nous allons créer un opéra de Pauline Viardot, Le Dernier Sorcier. La musique d’opéra du XIXᵉ a su développer le grand genre de l’opéra dans l’intimité du salon, en cherchant à rapprocher l’art et son public. Cette œuvre illustre la recherche musicologique qui est au cœur du travail de l’Ensemble. L’an passé, nous avons ainsi recréé des extraits de Céphale et Procris, un opéra d’Elisabeth Jacquet de la Guerre qui est la première compositrice à être jouée à l’Académie Royale de musique de Paris. Cette année, nous nous sommes intéressés à Mademoiselle Duval (la seconde compositrice à être jouée à l’Académie Royale de musique en 1735) dont nous créerons au Festival de Sablé cet été un opéra qui fut un succès en son temps. Sans nous limiter aux découvertes féminines, bien que cela me tienne particulièrement à cœur, nous allons donner cet été les Leçons de Ténèbres de Brossard au festival Radio France Occitanie Montpellier et nous préparons actuellement un récital d’œuvres inédites de Vivaldi aux côtés de la contralto Anthéa Pichanick. Autant de projets qui ne posent pas de frontières temporelles à l’exploration musicale.

Ce qui fonde notre engagement artistique, c’est le travail sur la proximité avec le public, notamment grâce à ce travail sur les formes musicales de l’intime (musique populaire, opéra de salon), et la transmission d’émotions musicales par delà les genres. Nous parions sur la recherche de répertoires inédits de haute tenue artistique, le talent de jeunes chanteurs lyriques et l’interprétation sur instruments anciens.


RM : Sur la pochette du disque, sont recensés les divers instruments « historiques » utilisés pour cet enregistrement.
Comment qualifieriez-vous cette démarche d’« authenticité » que vous avez souhaité faire revivre ?

CD : Je vais qualifier cette démarche d’authenticité émotionnelle… Bien sûr, le choix des instruments découle de recherches précises sur l’instrumentarium des pièces. Nous avons utilisé des instruments clefs comme la guitare battente, l’archiluth, le lirone qui par leur qualification sonore, nous ont permis d’explorer avec justesse les couleurs esthétiques de cette époque.

Il Caravaggio défend une interprétation sur instruments anciens, autant pour la musique baroque que pour la musique plus tardive, comme le répertoire du XIXᵉ que j’évoquais précédemment. Cependant, je parle ici de la valeur émotionnelle de ces choix parce que j’ai pensé ce programme autour des artistes que je souhaitais inviter pour ce premier disque de l’Ensemble. Les instruments sont valorisés parce que les pièces sont aussi choisies pour mettre en lumière les qualités artistiques des membres de l’Ensemble sur leurs instruments respectifs. Dans le disque, chaque musicien occupe la lumière à un moment du discours. Le violoncelle (Patrick Langot) chante la Suave melodia, les préludes de théorbe lient les pièces entre elles (Benjamin Narvey), le violon (Fiona Emilie Poupard) improvise des passages de tarantelle à l’instar de l’utilisation populaire de cette instrument, tandis que la vielle (Annie Couture) résonne dans la Dame Lombarde. Ces choix d’authenticité témoignent du grand plaisir que nous avons partagé en musique. J’espère qu’il sera communicatif pour le public.

RM : Comment imaginez-vous – ou espérez-vous ! – le public de l’ensemble Il Caravaggio aujourd’hui, puis dans les prochaines années ? A qui vous adressez-vous ?

CD : Bien mal m’en prendrait de classifier le public d’Il Caravaggio tant j’espère qu’il soit vaste et éclectique. En cette sortie de crise sanitaire, nous ne pouvons que souhaiter que la culture retrouvera rapidement la place prépondérante qu’elle peut trouver dans le cœur du public tant elle est essentielle. Nous aurons la grande joie d’organiser cet été des médiations culturelles envers les publics « empêchés » (notamment les polyhandicapés et leur famille) grâce à un partenariat avec le Musée Rosa Bonheur et le centre de polyhandicapés de Vernou-la-celle. C’est un des aspects de la culture qui est essentiel et qui offre aux artistes la chance de créer des passerelles inédites entre les humains en utilisant l’art comme un outil de communication universel.

Crédits photographiques : Portrait de Camille Delaforge © Charles Plumey ; Ensemble Il Caravaggio © Ensemble Il Caravaggio

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