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Rigoletto à Nancy : La malédiction du danseur déchu

Avec en tête de distribution l’excellent , l’Opéra national de Lorraine fête le retour en salle du public avec Rigoletto de Verdi transplanté de Mantoue à une compagnie de ballet.

Bien qu’étonnante a priori, la transposition de ce Rigoletto nancéien fonctionne bien. (le tout prochain directeur de l’Opéra national de Lyon) et la dramaturge Catherine Ailloud-Nicolas ont en effet dépeint Rigoletto en ancien danseur vedette, passé au second rang suite à une blessure au genou comme le laissent supposer l’attelle et la canne qu’il porte. C’est désormais le Duc qui préside aux destinées de la compagnie et profite de son statut pour harceler sexuellement les danseuses. Quant à Gilda, elle est cachée par son père dans une loge dérobée, dont elle ne sort que la nuit venue. Le décor mobile et astucieux d’Étienne Pluss figure donc successivement les coulisses du spectacle contrôlé par des écrans vidéo au premier acte, l’habitation exiguë de Gilda au II, la salle de répétition avec barres et miroirs au III.

Évidemment, cette modification du cadre de l’intrigue engendre comme toujours quelques incohérences avec le texte. Mais la rancœur de Rigoletto envers le Duc qui a pris sa place et envers les autres artistes de la compagnie (les courtisans) est toujours parfaitement plausible. Par la grâce de six danseurs et des chorégraphies de Maxime Thomas, les allées et venues du ballet en coulisses ou les exercices en rythme à la barre apportent une animation et un contrepoint visuel fort attrayant à certains ensembles ou airs (comme le « Parmi veder le lagrime » du Duc). Le moment du rapt de Gilda avec sa pénombre enfumée trouée par le faisceau des lampes torches est aussi un tableau très réussi. Bien que recluse, Gilda affiche sa volonté de marcher sur les traces de sa mère défunte, danseuse elle aussi, par exemple en chantant les vocalises de « Caro nome » dressée sur les pointes de ses ballerines. L’introduction scénique de cette mère, interprétée avec intensité et tragique par la danseuse étoile de l’Opéra de Paris , donne un supplément d’âme et d’émotion aux scènes où elle apparaît, quand elle apaise la douleur ou la colère de Rigoletto en esquissant avec lui quelques pas de danse ou quand, à la fin du drame, elle conduit sa fille vers l’au-delà.

Dominant de la taille et de la puissance vocale l’ensemble du plateau, s’avère un Rigoletto de tout premier plan dans un rôle qu’il a abondamment pratiqué. L’exceptionnelle longueur du souffle et la parfaite homogénéité des registres lui autorisent un legato idéal dans les longues phrases qu’a ménagées Verdi. Dans le courroux de « Cortigiani, vil razza dannata », dans l’attendrissement de ses duos avec Gilda, dans la détresse de ses « Maledizione ! », il est d’une constante éloquence et justesse. En Gilda, s’inscrit dans la lignée des sopranos coloratures : sonorité un peu acide, puissance plus modeste mais vocalisation précise et aisée, suraigu solide et de superbes sons filés. Elle est en scène parfaitement convaincante dans son rôle et sa tenue d’adolescente rebelle. D’origine et de formation russes, en Duc de Mantoue est un ténor lyrique d’école plus classique, « à l’ancienne ». Il en a les qualités (timbre avenant, aigu et suraigu généreux et impérieux, prestance) mais aussi quelques défauts (excès de pathos, registre aigu très ouvert, tendance à prolonger à l’excès ses contre-notes finales ou à presser le tempo dans la vocalise).

Transformé en cambrioleur nocturne surpris par Rigoletto, est un spectaculaire Sparafucile par la puissance de sa projection et l’airain de son timbre superbe de basse profonde. Dans le rôle de sa sœur Maddalena, se montre moins percutante bien que dotée d’une voix chaude et d’une belle présence scénique. Très satisfaisante distribution aussi des rôles secondaires avec notamment les sonores et incisifs Monterone de Pablo López et Marullo de Francesco Salvadori.

Malgré la formation réduite de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine et l’adaptation de la partition par Frédéric Chaslin, distanciation physique en fosse oblige, nul déficit d’intensité ou de plénitude n’est à déplorer. La relative petite taille de la salle et sa sonorité chaleureuse y participent, mais l’orchestre fait preuve aussi d’un constant engagement et d’une fort satisfaisante attention et homogénéité. La direction d’ sait également en stimuler l’ardeur tout en restant attentif au plateau et en assurant la cohésion de l’ensemble. Le Chœur masculin de l’Opéra national de Lorraine donne lui aussi un parfait relief à ses multiples interventions.

Après Strasbourg, c’était donc au tour de Nancy de profiter de l’accalmie de la pandémie à la Covid-19 et de rouvrir ses salles. Le public, toujours en jauge restreinte et masqué, a répondu présent et manifesté son plaisir pour ces retrouvailles tant attendues.

Crédit photographique : (Gilda), Juan Jesús Rodriguez (Rigoletto), (la Mère de Gilda) / Juan Jesús Rodriguez (Rigoletto), Francesco Salvadori (Marullo), le Chœur de l’Opéra national de Lorraine © Jean-Louis Fernandez 

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