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La musique du « temps réel » avec la violoniste Hae-Sun Kang

Souveraine et éblouissante, Hae-Sun Kang, soliste de l’Ensemble Intercontemporain, fait cavalière seule dans ce CD réunissant trois générations de compositeurs (Boulez, Manoury, Blondeau) et autant de pièces pour violon et électronique. 

C’est à Donaueschingen en 1997 qu’Hae-Sun Kang, assistée par le réalisateur en informatique Andrew Gerzso, donne en première mondiale Anthèmes 2 de , l’agrandissement d’Anthèmes pour violon seul (1991). L’œuvre qu’elle a déjà gravée chez DG est référente dans cet enregistrement où regarde vers Boulez quand Sasha Blondeau fait des clins d’œil à Manoury. Anthèmes 2 est aussi figure d’épure dans l’économie du matériau et la clarté de sa conduite formelle. Boulez procède par « strophes », engageant un geste instrumental toujours différent (arabesque, forêt de pizzicati, coups d’archet incisifs, etc.) couplé au retour d’un refrain (un son tenu suivi, ou pas, d’une glissade ascendante ou descendante) qui évolue au cours de la pièce. L’électronique en temps réel génère tout à la fois la trace des sons dans l’espace et leur transformation dans une complexification croissante de l’écriture et une richesse grandissante des textures. La plasticité et l’élégance du geste et du jeu de la violoniste fascinent au sein d’un univers sonore nimbé de mystère et de poésie.

L’arabesque boulézienne s’entend dans Partita II (2012) pour violon et électronique de , virtuose du « temps réel » dans une partition qui fait suite à Partita I dédié à son créateur et regretté Christophe Desjardins (2006). L’écriture de l’électronique est plus audacieuse que celle d’Anthèmes II, avec un contrepoint très élaboré (superposition de trois ou quatre strates sonores) et des trouvailles transformationnelles comme ces sons toupies qui décuplent l’énergie du geste instrumental. L’espace déployé au mitan de l’œuvre est vertigineux, juste avant l’accélération qui propulse le violon dans l’aigu de sa tessiture. La coda extatique évoque celle de Répons, dans l’aura scintillante des sonorités. Des graves chaleureux aux aigus toujours superbement timbrés, le violon d’Hae-Sun Kang est radieux, d’une précision et d’une virtuosité phénoménales.

Nanti d’une thèse de doctorat en composition musicale du programme Ircam-Sorbonne Université-Cnrs, est un » ircamien » assidu, l’enfant du numérique pourrait-on dire, qui poursuit ses recherches sur le système Antescofo, un outil interactif que requiert également Partita II et qui permet à la machine de réagir en direct aux gestes de l’interprète. Atlas II appartient à un cycle comprenant plusieurs régions « des mondes » avec lesquels Blondeau compose. Et force est de constater que l’on y entend l’arabesque manourienne (la cellule mélodique en chromatisme retourné de Partita II), ligne sinueuse qui semble servir de fil rouge à cette exploration aventureuse où l’on pourrait facilement se perdre. L’archet magistral de l’interprète laisse apprécier la finesse et l’invention de l’élaboration sonore au sein d’une musique qui respire et ne cesse de lancer des signaux. Précisons que la partition a été créée au Festival Messiaen 2019 par la violoniste dans un concert où figurait également Partita II. Elle bénéficie, comme les deux autres pièces de cet enregistrement, d’une qualité optimale de prise de son.

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