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Strasbourg : Les Oiseaux de Braunfels… enfin et malgré tout

Évènement à l’Opéra national du Rhin avec la première représentation en France des Oiseaux de . L’accueil enthousiaste du public salue bien plus la luxuriance de l’œuvre et l’impeccable exécution musicale que la mise en scène égarée de .

Après sa création à Munich le 30 novembre 1920, avec rien moins que Bruno Walter à la direction, l’opéra Les Oiseaux disparut des scènes dès 1933, tout comme le reste de l’œuvre de taxée de « musique dégénérée » par les nazis. Il fallut attendre le dernier quart du XXè siècle et surtout le début du XXIè pour que Les Oiseaux soient progressivement redécouverts et remontés. Le livret, également de Walter Braunfels, modifie substantiellement la comédie originelle d’Aristophane. Alors que chez l’auteur grec la pièce s’achevait sur le triomphe des oiseaux et de Pisthétaeros à leur tête, assurant leur domination à la fois sur les dieux et sur les hommes, ici l’ordre initial est rétabli par Zeus et la révolte tourne court. Le ton sarcastique, parodique et volontiers pamphlétaire d’Aristophane fait place chez Braunfels à une fantaisie et à un hymne à la Nature d’une intense poésie et d’un puissant lyrisme.

C’est précisément ce qui fait défaut à la mise en scène de . En plaçant l’action dans un bureau « open space » impersonnel, dont les employés s’ennuient à répéter les mêmes tâches jusqu’à en venir à s’amuser avec des avions en papier et à se battre à coups de boulettes, il accentue un réalisme et un prosaïsme en contradiction avec l’œuvre et sa musique. Après cette révolution de salon, l’intervention du patron/Zeus viendra remettre bon ordre et les bureaux retrouveront leur impeccable alignement de départ et leur atmosphère feutrée. se tient à son concept, indique actions et déplacements mais soigne peu la direction individuelle des chanteurs ; l’évolution psychologique de Bonespoir après sa rencontre avec le Rossignol au début du deuxième acte passe ainsi complètement inaperçue. Bien que parfaitement réalisées, y compris dans le long ballet donné ici dans son intégralité, les chorégraphies aux mouvements convulsifs et dépourvues de toute sensualité de Pim Veulings ajoutent plus de confusion que d’éclaircissements. Pour un public qui découvrait l’œuvre, une mise en scène plus en phase avec elle et plus littérale aurait certainement été plus adéquate.

Rôle central, ouvrant et concluant le spectacle, hérissé de coloratures et de contre-notes, le Rossignol de éblouit de bout en bout par sa solidité et sa précision techniques, son aisance, la clarté de sa projection et l’intensité de son incarnation. Des deux compères Bonespoir et Fidèlami, c’est le ténor qui convainc le mieux : timbre clair et puissant, souci du texte, netteté de la prononciation. Son acolyte passe plus difficilement le mur orchestral et se réfugie trop souvent dans une sorte de Sprechgesang. Bien que relégué au rang de nettoyeur de surface, donne relief et noblesse au rôle de Prométhée avec son timbre de basse rond et sonore. Outre la Huppe en peu en retrait de , on remarque la prestance scénique et vocale de Antoin Herrera-López Kessel en Aigle et surtout le délicieux Roitelet de au timbre prenant et au souffle long. De nombreux artistes issus du Chœur de l’Opéra national du Rhin complètent la distribution et s’acquittent avec talent des multiples rôles secondaires d’oiseaux et de leurs courtes interventions. Quant au chœur lui-même, le port systématique de masques nuit à son impact et à son intelligibilité, surtout quand on connaît ses qualités habituelles dans ces domaines.

Comme l’a expliqué en préambule de la soirée le directeur général Alain Perroux, cette production des Oiseaux a été malmenée comme tant d’autres par la pandémie de coronavirus. Cinq titulaires au pupitre des vents contaminés ou sujets contacts ont dû être remplacés in extremis par des instrumentistes externes découvrant quasiment à vue la partition. Le chef (et tout récent directeur de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg) Aziz Shokhakimov, lui aussi contaminé, a du céder la baguette à son assistante . Dans de telles conditions et en dépit d’une homogénéité orchestrale perfectible et d’une tendance générale à couvrir les voix en exacerbant les tutti, le résultat est néanmoins remarquable. Très impliquée et agissante, la cheffe assure une parfaite cohésion dans une partition pourtant difficile et obtient de tous l’opulence et la luxuriance sonores qui justifieraient à eux seuls l’intérêt de cette création française.

Crédits photographiques : (le Rossignol) / (la Huppe), (Bonespoir) © Klara Beck

 

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