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Bernard Cavanna sous les feux de la rampe

Bernard Cavanna est sans doute l’une des personnalités les plus charismatiques du monde de la contemporaine. En témoigne la foule d’aficionados venue au Théâtre du Gymnase Marie Bell pour fêter la sortie de son dernier CD, Concertos & bagatelles, paru sous le label L’empreinte digitale.

Sur le plateau, le compositeur est au côté d’Anne Montaron, productrice à l’antenne de France Musique, pour parler des œuvres au programme, avec cette humour ravageur que les années Covid n’ont en rien entamé. La soirée particulièrement bien conçue – qui invitait également l’association « Aide médicale et caritative France/Ukraine » – ne réserve que de très belles surprises.

Du Schubert d’abord, avec trois Lieder dans la transcription qu’en a faite Bernard Cavanna pour voix et trio instrumental dont la palette sonore raffinée donne un relief singulier aux accents de la voix. La soprano (qui a enregistré les treize Lieder chez NoMadMusic en 2015) est sur le devant de la scène avec (violon), Atsushi Sakai (violoncelle) et (accordéon).

Écrit pour et créé par au côté de l’ en 2019, le Concerto pour violon n° 2 « Scordatura » est donné (et enregistré) dans sa version pour violon(s) et dix-sept instruments, une réduction que Cavanna a également effectuée au sein de son premier concerto. Sur scène, ce soir, avec Noëmi Schindler, l’ en grande forme est dirigé par son chef . Dans ce « scénario » à rebondissements, l’héroïne utilise quatre violons aux accordages et tailles différents, le quatrième étant un quart de violon d’étude ! Des trames sombres se profilent dans un premier mouvement plutôt tendu animé par les contorsions virtuoses du violon. L’idée de mettre en interaction les cordes de Noëmi Schindler avec celles de la mandoline de est une trouvaille lumineuse, conférant une hybridation légère du timbre et un soutien non négligeable à la soliste face au flux menaçant des vents. Si la présence des sons techno passant par les haut-parleurs se fait discrète, l’entrée de la cornemuse () dans le deuxième mouvement ne manque pas son effet, rehaussée par les manifestations bruyantes de la percussion : un débordement qu’aime provoquer Cavanna dans une atmosphère électrisante. La cadence du violon/mandole noue plus étroitement encore les deux sources instrumentales face aux drones menaçants des cuivres. Les « festivités » du dernier mouvement sont annoncées par les cloches tubes très cavanniennes (Gilles Durot) et rythmées par la mâchoire d’âne que racle obstinément Hélène Colombotti. Noëmi Schindler dessine sous son archet des trajectoires virtuoses relayées par les interventions de la cornemuse tandis que le public est invité par le chef à exprimer son enthousiasme en frappant des mains ! L’humour et la dérision sont à l’œuvre, on l’aura compris. Le concerto s’achève sur le chant éperdu du violon, toujours irisé par la mandoline et variant un petit air brésilien (la Matchiche) qui flotte dans l’air depuis le début du mouvement. Noëmi Schindler le fait sonner in fine sur le quart d’étude avec une luminosité dans le timbre qui sidère.

Révélée ce soir au public parisien, la page musicale qui suit, Pas à pas sans se soucier pour soprano et sept violoncelles sur un texte de la grande poétesse russe Marina Tsvétaïeva (qui se suicide en 1941) est une commande des Rencontres de violoncelles de Beauvais 2003 pour voix et sept violoncellistes. a pré-enregistré chacune des parties selon la technique du re-recording qui nous permet d’entendre la partition instrumentale à travers les haut-parleurs et de voir sur l’écran l’interprète qui a été filmé durant l’enregistrement. La voix longue et joliment timbrée d’ se déploie dans l’azur de sa tessiture tandis que les éléments perturbateurs de l’accompagnement (pizzicati bruiteux) instaurent un espace de tension où s’exprime le tragique d’une mort annoncée.

La soirée s’achève avec la première projection du superbe film Geek Bagatelles de , une cinéaste attachée à l’univers de Bernard Cavanna qui a déjà réalisé deux films avec le compositeur. Geek Bagatelles (2018) est une pièce pour orchestre et ensemble de smartphones sous-titrée Introspections d’après quelques fragments de la IXᵉ symphonie de Beethoven. Cavanna y « met en scène » la destruction d’un chef d’œuvre (huit fragments de la « Neuvième » sont utilisés dont l’Ode à la joie) qui renvoie à d’autres destructions, « préfigurant un monde apocalyptique à venir », prévient-il. C’est dans le Théâtre de Compiègne que filme le concert qui convie l’ dirigé par Arie van Beek et les élèves du Lycée Boucher de Perthes d’Abbeville. Sa caméra suit les musiciens des coulisses au plateau sous l’œil scrutateur d’une chouette : zooms récurrents sur le geste et le visage des instrumentistes comme sur celui des collégiens, témoins auriculaires de cette « dé-composition » à laquelle ils participent via une application téléchargée sur leurs smartphones. L’image de Bernard Cavanna assis sur la scène et fixant la salle vide derrière le masque de Beethoven à la fin du film est saisissante, donnant à méditer sur la personnalité hors du commun de notre compositeur dont le mystère est aussi la richesse.

Crédit photographique : © Claire Petavy

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