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Le Trio Zadig et Sylvia Huang clôturent l’édition 2022 du festival de l’été mosan

Le festival de l’été mosan propose deux concerts hommages millésimés 2021, reportés l’an dernier au vu des restrictions sanitaires : la mort de et la naissance d’.

Cinq ans après une prestation ambitieuse (l’Archiduc de Beethoven et le grand trio en mi bémol de Schubert) dans le même cadre, le Trio Zadig nous revient en cette même grange de la Vieille Ferme de Godinne, sise en bord du calme fleuve, et à l’acoustique à la fois précise et généreuse, pour un portrait par petites touches de .

L’ensemble est né de l’amitié déjà longue entre le violoniste Boris Borgolotto, le violoncelliste Marc Girard Garcia et le pianiste Ian Barber, artistes associés de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth et résidents de la Fondation Singer-Polignac à Paris comme du Dimore del Quartetto en Italie. Avec de nombreux concerts et plusieurs enregistrements à son actif, l’ensemble nous revient au plus haut niveau : la personnalité généreuse et solaire de son violoniste marque toujours de son sceau l’ensemble, mais avec un sens de l’équilibre sonore sensiblement affiné et une science des échanges bien d’avantage cultivée.

Ce dimanche, le Trio Zadig propose de parcourir – mais en sens inversé – le programme de son disque paru à l’automne dernier chez Fuga Libera, et consacré aux multiples facettes du génie de Camille Saint-Saëns. Augurant idéalement ce récital, la transcription tardive (vers 1910 ?) par le maître français du poème symphonique Orphée (1854) de son ami et maître à penser Franz Liszt n’a rien à envier à l’original : par cette mutation ascétique, l’œuvre gagne non seulement en lisibilité mais aussi en ferveur – en particulier dans ce concert à la fois par la cohésion enchanteresse des deux cordes et le raffinement de toucher du pianiste, auquel sont dévolus à la fois la « masse » harmonique de l’ensemble et la restitution détaillée des traits de harpe de l’original, figurant la lyre du héros mythologique. Les pièces de clavecin en concert (1741) (associant au clavier maître d’œuvre, un violon ou une flûte et une corde plus grave) de Jean-Philippe Rameau font figure dans l’histoire de la musique de prototypes pour la future formule du trio à clavier. Camille Saint-Saëns, en homme cultivé et soucieux de faire revivre déjà à son époque le répertoire ancien, livre un siècle et demi plus tard, une très habile adaptation pour les musiciens de son temps. Les Zadig jouent le jeu d’un allègement constant de la trame permettant une belle transparence de la polyphonie (fugue de la Forqueray) et d’une ornementation bien sentie et parfois quasi « baroqueuse ». C’est un véritable catalogue d’humeurs qui nous est proposé depuis les croquignolesques évocations de la Coulicam ou les pastorales primesautières du Vésinet et de la Marais jusqu’au pathétisme de la sublime Cupis.

Après l’entracte, place au second Trio à clavier opus 92 « original » du maître. Cette vaste partition de près de 35 minutes se compose de cinq mouvements disposés en arche, avec l’andante con moto, très schumannien d’inspiration comme centre de gravité de l’œuvre auquel nos interprètes confèrent une profondeur émotionnelle insoupçonnée. Dans les temps extrêmes, dont la vélocité, l’emportement, mais aussi la discipline d’écriture ne sont pas sans rappeler les deux trios de Felix Mendelssohn revus à travers un prisme « français », les Zadig combinent finition instrumentale, transparence du jeu, engagement physique de tous les instants, et sens de la construction architecturale. Mais ils n’oublient pas pour autant le sens du divertissement au fil des pièces paires (le très syncopé allegretto et la valse capiteuse du grazioso) auxquelles ils donnent un chic fou.

Pour remercier un public nombreux et enthousiaste, les Zadig y vont de trois bis, sis tous un peu plus à l’Est : au final du célèbre Trio gipsy Hob. XV. 25 de Joseph Haydn idéalement déboutonné et folklorisant, succède une version électrisante du final du Trio Dumky de Dvořák, avant l’apaisement déjà quasi automnal, en guise d’aurevoir, d’Octobre, la dixième des miniatures de saisons de donnée dans la fort habile et fidèle transcription pour trio à clavier du compositeur germano-russe .

En l’abbatiale de Maredsous une impériale

L’abbaye bénédictine de Maredsous fête cette année le cent-cinquantième anniversaire de sa fondation. Elle est ainsi le cadre de diverses manifestations culturelles et musicales, notamment en son église néo-gothique – laquelle à vrai dire par sa réverbération naturelle envahissante et son écho d’une outrancière longueur n’offre sans doute pas l’écrin idéal pour un concert de type symphonique. Le site accueille le dimanche 21 août le concert de prestige de la fondation (1921-1986). institution créée par Amanda Webb, sa veuve, en 1987. Cette organisation mémorielle avait été voulue par l’artiste avec pour principal objectif la défense des valeurs éthiques et culturelles que le maître avait toujours exprimées au travers de ses interprétations musicales. Elle encourage particulièrement les jeunes musiciens talentueux par des bourses ou par le prêt d’instruments ayant appartenu au maître. C’est le cas de la violoniste qui s’est vu offrir pour une durée indéterminée le Vuillaume de cette collection : la jeune violoniste belge peut, à pas même trente ans, déjà se prévaloir d’une dizaine d’année en activités d’orchestres de haut niveau, tout d’abord à l’Orchestre national de Belgique puis, depuis 2014, comme violoniste du rang au sein du prestigieux Concertgebouworkest d’Amsterdam ! Lauréate du Concours reine Elisabeth de Belgique 2019 (les deux prix du public) quittera prochainement la phalange néerlandaise pour le poste de konzertmeisterin à l’Opéra de la Monnaie.

C’est un enchantement de la retrouver comme soliste du Concerto en sol mineur opus 26 de . En musicienne simple et touchante, elle s’impose par une intonation d’une justesse absolue, un legato de rêve, une technique éprouvée, mais aussi et surtout elle fait montre d’une sonorité à la fois chaude et veloutée, d’un lyrisme intense et incendiaire, au fil d’un irrésistible et lyrique adagio. En regard le Vorspiel-allegro nous apparaît d’un héroïsme quasi opératique au suspense dramatique presque haletant, et le final, si proche de celui du Concerto de Brahms – de dix ans postérieur ! – d’une verve fougueuse malgré son irrépressible rigueur. Las ! Si la soliste enchaîne les perles, l’orchestre non permanent de la fondation (constitué à l’occasion de quelques uns des meilleurs archets actifs en Belgique), constitué seulement en 2016 et placé sous la direction correcte mais peu creusée du violoncelliste/chef , nous vend un gros caillou : l’adaptation bancale de la partition, pour les seules cordes donc sans vents et timbales – si indispensables dans la ponctuation et la coloration du discours – commise par . Malgré l’investissement audible des musiciens, et de surcroît dans une acoustique impossible, il faut bien ici parler d’une mutilation de la partition originale.

En prélude, l’adagietto de la Symphonie n° 5 de Mahler, donné avec le même effectif rachitique de vingt-trois cordes (soit un tiers de l’effectif supposé) et malgré la perspective sonore globalisante du lieu, laisse transparaître de minimes mais audibles décalages au sein de chaque pupitre ainsi mis à nu. dirige sans beaucoup de ferveur cette page si sublime mais délicate dans sa mise en place : elle n’est ici ni simple chant d’amour (comme chez le très rapide Bruno Walter), ni ample méditation (comme chez le lentissime Claudio Abbado) mais simple prélude à un concert dominical sans beaucoup plus d’implication esthétique. Beaucoup d’effets sont gommés tels ces si viennois portamenti (pourtant écrits dans la partition). Et, significativement, l’autocitation du Rückertlied : « Ich bin der Welt abhanden gekommen » passe, énoncée en retrait aux cordes graves, comme indifférente au flux musical et émotionnel.

Après l’entracte, l’orchestre nous livre une adaptation cette fois survitaminée du contrebassiste américain – il en existe de bien meilleures ! – du sextuor Souvenir de Florence de Tchaïkovski. Les effets au fil de cette discutable adaptation sont surlignés à gros traits en permanence avec la mise en exergue permanente des deux pupitres de violon et des cordes graves (la partie de second pupitre de violoncelles y est renforcée par les contrebasses) au détriment de l’équilibre démocratique et chambriste des six parties de cordes de l’original. Plus d’une fois le subtil jeu d’échange des trois voies intermédiaires devient inaudible. Certes les musiciens sous la battue généreuse de Luc Dewez s’en donnent à cœur joie, en particulier l’excellent konzertmeister du jour Georges Tudorache, (titulaire de la même charge à l’OPRL) bénéficiaire, soit dit en passant, du prêt du Guadagnini d’Arthur Grumiaux. Certes les intentions sont là notamment au fil des deux bondissants derniers mouvements mais pèsent inévitablement des tonnes, de par l’effectif disproportionné vrombissant dans une acoustique de cathédrale. En bis, le célèbre playfull pizzicato extrait de la Simple symphony opus 4 de Britten nous rappelle enfin qu’il existe une abondante littérature originale pour ce type de formation.

Ces deux concerts posent chacun à leur manière, les balises et les limites de l’adaptation ou de la transcription du texte musical par une plume experte ou par des mains bien plus ordinaires, quels que soient les mérites des interprètes.

Crédits photographiques : Sylvia Huang © Victor Godet ; Trio Zadig © Nikolaj Lund ; Orchestre à cordes de la fondation Grumiaux © Gabrielle Laurent

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