En dépit d'une distribution en majeure partie non francophone, voici une superbe lecture d'un des opéras les plus ambitieux de la regrettée Kaija Saariaho. Message d'espoir dans un océan de violence, Adriana Mater réaffirme avec force les valeurs humanistes portées par ses auteurs.
Créé à l'Opéra Bastille le 30 mars 2006, Adriana Mater est le deuxième opéra de Kaija Saariaho. L'histoire, sur un livret en deux actes et sept tableaux de l'écrivain franco-libanais Amin Maalouf, se déroule à l'aube d'une guerre dans un pays non identifié. La jeune Adriana refuse les avances d'un garçon du village nommé Tsargo, et, quand la guerre éclate, ce dernier abuse de son pouvoir de soldat pour rentrer chez elle et la violer. La deuxième partie a lieu dix-sept ans plus tard, quand Adriana raconte à son fils Yonas les circonstances de sa conception. Le jeune homme décide de tuer son père dont on vient d'apprendre qu'il est retourné au village. Quand il découvre que Tsargo est devenu aveugle et impuissant Yonas ne parvient pas à le tuer. Adriana en déduit que, plutôt qu'une vengeance, elle et Yonas obtiendront une fin salvatrice qui ouvre l'opéra sur un message d'espoir. Un livret au contenu autant politique et féministe que philosophique, avec des questionnements d'ordre religieux sur la thématique du pardon et de la rédemption.
On ne reviendra pas ici sur la beauté intrinsèque d'une partition d'une extrême richesse, soutenue par une écriture orchestrale forte et raffinée dont les subtiles textures savent brillamment faire appel à la masse chorale et aux voix solistes. Réalisé en première mondiale pour le disque en juin 2023, quelques jours après le décès de la compositrice, l'enregistrement permet de retrouver le chef de la création parisienne Esa-Pekka Salonen, qui livre à la tête des effectifs vocaux et instrumentaux du San Francisco Symphony une lecture éblouissante d'un ouvrage puissant, autant dans la violence qu'il dépeint, que dans la profonde humanité qu'il révèle. Parmi les moments les plus marquants de cette partition on notera la longue scène finale, au cours de laquelle chacun des protagonistes s'interroge sur son destin et sur la manière dont il ou elle aurait pu ou dû l'infléchir, ainsi que les scènes de rêve mêlant désirs, fantasmes et réalité. Particulièrement percutant est le rêve de Refka, sœur aînée d'Adriana qui partage avec l'héroïne les mêmes valeurs mais pas les modalités d'action pour faire triompher ces valeurs.
Les quatre solistes sont dans l'ensemble satisfaisants même si, vu le piètre français de certains d'entre eux, on ne comprend pas qu'on n'ait pas fait appel à des chanteurs francophones. Sur le plan du chant, la seule réelle faiblesse revient au ténor Nicholas Phan, à court d'aigus dans une partie relativement tendue qui ne convient pas à sa vocalité. En raison sans doute de sa diction française calamiteuse, Christopher Purves est plus convaincant dans la partie du Tsargo vieilli et affaibli que dans celle du jeune anti-héros plein de vie et d'allant, dont l'écriture vocale l'expose davantage. Dans le rôle de Refka, Axelle Fanyo fait valoir un soprano colorature riche et brillamment timbré, qui contraste avec le mezzo fauve et rauque de Fleur Barron, à qui échoit une déclamation le plus souvent syllabique à laquelle une chanteuse francophone aurait sans doute donné plus de poids et de subtilité. On aura compris que c'est surtout pour l'orchestre et la pâte instrumentale qu'on chérira cet enregistrement, et de ce côté-là personne ne pourra être déçu.