Ádám Fischer et une mise en espace peu inspirée laissent la vedette à Sara Blanch, Elsa Dreisig et les autres.
Donné pour la première fois en 1971 seulement, le chef-d'œuvre lyrique du jeune Mozart n'a plus été joué au festival de Salzbourg depuis l'année Mozart de 2006, dans une version affreusement mutilée. Dans cette édition 2025 fort peu mozartienne (seule une version semi-scénique de Zaide est au programme), Mitridate n'est donné qu'en version semi-scénique pour un seul concert, qui ne fait pas le plein. Cette fois, la partition est respectée au moins dans sa structure, même si plusieurs airs sont supprimés et que les récitatifs sont raccourcis de manière souvent maladroite.
Faut-il voir le verre à moitié vide ? On ne peut douter de la passion d'Ádám Fischer pour Mitridate ; en 2010 déjà, il en a livré un enregistrement (Dacapo, 3 CD), qui n'est à vrai dire pas de taille à rivaliser avec la concurrence, et il vient de le jouer à l'Opéra de Hambourg. Il retrouve à Salzbourg la même équipe pour la réalisation semi-scénique, même si le résultat ne semble pas identique (et la distribution, elle aussi, a changé). Qui, de Fischer ou de Birgit Kajtna-Wönig, qui signe la mise en espace, est responsable du manque d'émotion et de vie théâtrale de la soirée ? Les deux, sans doute, à égalité.
Ádám Fischer dirige avec vivacité, avec des contrastes dramatiques certains, mais de façon fort peu expressive : plutôt que de travailler l'émotion propre de chaque air, de tirer profit de la structure da capo pour approfondir un parcours émotionnel – travail indispensable pour faire vivre les personnages – il se contente d'une lecture cursive et superficielle de la partition. Sans doute beaucoup de spectateurs sortiront-ils du concert en pensant, bien à tort, que ce jeune Mozart était certes doué mais pas encore très imaginatif. La metteuse en scène affirme dans le programme que l'opera seria était « un hybride entre théâtre et concert », les récitatifs n'étant en quelque sorte que théâtre (et n'intéressant pas les spectateurs du XVIIIe siècle) et les airs que musique : cela n'a pas le sens commun, et on comprend que le résultat soit aussi médiocre.
Le problème des récitatifs est ici particulièrement crucial. Rupert Burleigh les accompagne au Hammerklavier, ce qui n'est pas un choix très heureux, et il semble avoir eu comme consigne d'arpéger tous les accords sans en plaquer aucun : l'impression de monotonie qui découle de cet accompagnement bavard est d'autant plus terrible que l'interprétation par les chanteurs manque tout autant de variété et d'investissement. Tout se passe comme si le travail scénique avait empêché les chanteurs d'investir les notes de leur rôle pour créer de véritables personnages : on préférerait la plus statique des versions de concert à cette tentative théâtrale.
Une distribution d'élite à défaut de théâtre
Faut-il voir le verre à moitié plein ? Le premier plaisir de la soirée, naturellement, est la musique de Mozart elle-même, ce Mitridate qui est bien mieux que la prouesse d'un petit surdoué. L'atout crucial de ce concert par rapport à l'enregistrement d'Ádám Fischer est l'orchestre du Mozarteum, qui connaît naturellement ce répertoire du Mozart juvénile mieux que personne ; sans recourir à des instruments anciens, les musiciens savent faire entendre des couleurs mozartiennes idéales, dans les tutti comme dans le détail de chaque solo. Depuis des décennies, l'orchestre donne chaque week-end du festival les célèbres Mozart-Matineen, qui ont tant fait pour faire revivre les œuvres de jeunesse de Mozart ; il aurait suffi de confier la direction de la soirée à Ivor Bolton ou Emmanuelle Haïm, tous deux présents au festival, pour obtenir un tout autre résultat.
La distribution, elle aussi, est solide, même si aucun chanteur n'est épargné par le manque de théâtralité dans l'appréhension des mots et des notes. Sans doute possible, c'est Sara Blanch qui domine la distribution : son Aspasia se distingue d'abord par le simple volume sonore qu'elle émet, mais elle fait mieux que des décibels ; avec elle, pas de jeune fille fragile attendant que d'autres décident de son destin, mais un personnage fort, dominant, qui sait user des mots pour défendre son terrain.
Le choix d'Elsa Dreisig pour Sifare peut sembler surprenant, même si elle a déjà chanté le rôle : celui-ci est habituellement confié à des voix plus sombres, mais c'est après tout un rôle de castrat soprano, et dès lors que la tessiture ne lui pose pas de problème, elle lui donne une jeunesse très séduisante. Elle qui chante aussi Salome ou plus récemment Louise n'en oublie visiblement pas pour autant le style mozartien, et c'est tant mieux.
Le cas de Pene Pati est un peu plus complexe. La grande beauté du timbre ne peut qu'émouvoir dans les passages les plus lyriques, mais il peine à prendre la dimension attendue pour les airs les plus héroïques, et certains choix d'ornementation dans les reprises peuvent laisser perplexe. Ismène est interprétée par la jeune chanteuse française Julie Roset, qui s'est fait un nom en remportant le concours Operalia en 2023 ; son premier air est beaucoup trop timide, comme si elle n'osait pas assumer jusqu'au bout les phrases musicales, mais elle prend un peu plus d'assurance au cours de la représentation ; on devine un timbre d'une grande beauté et une réelle probité stylistique, mais il faudra encore attendre un peu (un chef plus volontaire par exemple) pour que ce potentiel aille à son terme. Troisième Français de la distribution, son fiancé Farnace, alias Paul-Antoine Bénos-Djian, est dans la ligne de ses homologues récents, qui ne font pas tomber le personnage dans la noirceur d'un vrai méchant ; cette option se discute (dommage que le meilleur méchant d'opera seria, Derek Lee Ragin, n'ait pas abordé ce personnage, au moins au disque), mais dans cette optique plus conciliante il fait merveille avec un timbre généreux et une présence sonore qui donnent à son personnage toute sa dimension. L'opéra n'est certes pas que du chant, mais à défaut d'autre chose on peut bien s'en contenter le temps d'une soirée quand la distribution est aussi marquante et aussi unie.
Crédits photographiques : © SF/Marco Borrelli
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