La mezzo-soprano suisse Yvonne Naef est décédée à l'âge de 68 ans d'une courte et grave maladie, a annoncé son agence artistique.
Demandée autant sur les scènes d'opéra que de concert, son vaste répertoire comprend les grands rôles verdiens (dans Aida, Il Trovatore, Don Carlo, Un ballo in Maschera, Falstaff), français (Carmen, Les Troyens, La damnation de Faust), russes et wagnériens (Brangäne dans Tristan und Isolde, Fricka dans le Rheingold, Kundry dans Parsifal). Elle est aussi l'interprète d'œuvres orchestrales grand format, comme par exemple de Gustav Mahler ou Arnold Schönberg, tout comme de lieder et mélodies. Elle se produit régulièrement à l'Opéra de Zurich et aussi dans les grandes maisons comme l'Opéra de Paris, le Met de New York, à Vienne, Hambourg, Covent Garden et dans les grands festivals tels que Bayreuth et Salzbourg.
Depuis 2014 elle enseignait à l'Académie des arts de Zurich.
En novembre 2002, la mezzo-soprano accordait une interview à notre correspondant suisse que nous reproduisons ci-dessous. C'est le souvenir d'une dame charmante qui, malgré sa brillante carrière, restait d'une modestie et d'une affabilité remarquable.
Chantant sur moult scènes lyriques depuis de nombreuses années, la soprano shaffhousoise est relativement peu connue en Suisse Romande, même si le Grand Théâtre de Genève l'avait engagée pour le rôle de Maddalena du Rigoletto de Verdi en décembre 1996 aux côtés de Alain Fondary (Rigoletto), Darina Takina (Gilda) et Marcello Alvarez (Il Duca). Dotée d'une splendide voix de mezzo, Yvonne Naef est une cantatrice dont la carrière s'est axée surtout autour des rôles verdiens et wagnériens. Quoique…
Jacques Schmitt : De quand datent vos débuts scéniques ?
Yvonne Naef : Étrangement, malgré ma carrière « germanique », j'ai débuté sur une scène d'opéra en Suisse Romande. C'était en 1989 à Fribourg, dans la « Cenerentola ». C'était mes débuts à l'opéra. Avant cela, j'avais chanté pendant dix ans dans des concerts et dans des récitals de lied. Quand je repense à cette oeuvre, cela soulève en moi une véritable nostalgie. Pour ma première prestation scénique, j'ai pu chanter un opéra que j'adore par dessus tout. Malheureusement, ça a été la seule fois. Depuis, j'ai toujours gardé cette partition sur mon piano. Ce rôle a un tel charme, une telle souplesse, une telle douceur… J'aimerais tant pouvoir le chanter encore. Mais depuis que j'ai fait les rôles de Verdi, de Wagner, on ne me demande plus de chanter la « Cenerentola ». C'est dommage parce que j'ai encore la vocalité de colorature très légère, idéale pour ce rôle.
JS : Aujourd'hui, il semble que vous êtes condamnée à de rôles plus lourds ?
YN : Effectivement, je suis souvent engagée pour chanter Amnéris, Vénus et Azucena. Mais ma carrière ne se limite pas à ce répertoire. J'ai besoin de variété et si j'ai inscrit ces rôles à mon répertoire, je recherche plus volontiers des rôles dans de nouvelles productions. Ainsi, Hambourg monte pour moi La Vera Storia de Berio, un opéra qui reprend l'intrigue du Trovatore de Verdi et qui sera présenté en septembre-octobre. Avant cela, j'aurai des concerts à Paris avec la Rhapsodie pour alto de Brahms, puis je reviendrai à Zurich pour une reprise de la Khovantchina.
JS : Avez-vous le désir fou d'un rôle que vous n'avez jamais encore chanté ou que vous ne chanterez jamais ?
YN : J'ai le privilège de constater que que tout ce que j'aimerais faire, ma voix me le permet. Je n'ai donc pas de désirs inassouvis. Bien sûr, d'ici quelques années, j'aimerais beaucoup aborder Brünhilde en restant mezzo-soprano. Ce rôle à quelque chose de sacré ! Le Ring est l'histoire de la conscience humaine. Brünhilde est la conscience de pouvoir sentir le moi, et ainsi de pouvoir parler avec son père de ce qu'elle a souffert et pourquoi, et de lui pardonner et en même temps de savoir que cela va continuer. Et si elle se jette dans le feu, on voit que (dans cette tonalité de Si majeur) c'est une telle joie, c'est lumineux. Ce n'est pas un suicide. C'est une ex-carnation, c'est la mort comme elle devrait être.
Et si dans le répertoire soprano dramatique, j'ai déjà abordé beaucoup de rôles, comme Adriana Lecouvreur, j'aimerais beaucoup faire un rôle comique, comme « L'Italiana in Algeri ». J'ai parfois l'envie de rire avec ma voix. Rossini semble le seul à offrir cette possibilité. Dans le répertoire des mezzo-sopranos, vous ne rencontrez que des femmes fatales, des sorcières. Pour moi qui aime la légèreté et les rôles de sopranos lyriques, avouez que je ne suis pas très gâtée. Je réussis quand même à satisfaire ces envies dans mes concerts, mais ce n'est pas du tout aussi valorisant que sur la scène.
JS : Qu'est-ce qui vous a décidé à chanter ?
YN : Si vous avez deux jours devant vous, je peux peut-être vous l'expliquer (Rires). Je crois qu'il est nécessaire d'en ressentir le besoin. Puis, le penser comme une vocation. Chanter demande d'énormes sacrifices. Un renoncement de la vie facile. On donne tout. On reçoit beaucoup aussi. C'est une vie de monastère.
JS : De sportif ?
YN : Non. La condition physique n'apporte rien si vous n'êtes pas nourri par l'esprit. L'important est de rechercher la joie, la jubilation. Pour donner ce que vous avez de meilleur en vous. Bien sûr, on essaie toujours. Il faut plonger en soi pour trouver l'endroit où se trouve la jubilation, où l'on est nourri par l'esprit, où habite la musique. Le son est une forme spirituelle de soi-même. Comme chanteuse, je dois laisser passer cette forme à travers moi sans le retenir. C'est un devoir qui demande tout ce que vous avez en vous. Le physique n'est là que pour être traversé par l'esprit. Chanter, c'est le plaisir extrême de pouvoir donner la couleur qui m'habite. Etre à disposition d'un esprit supérieur.
JS : Que détestez-vous ? La politique ?
YN : Je suis un être politique. Green Peace, écologie, gauche, tout ce que vous voulez. Comme artiste, nous devons prendre notre part de responsabilité. Nous ne sommes pas sur cette terre pour le dessert, mais pour le pain quotidien. Etre artiste, être chanteur, nous qui sommes des êtres narcissiques, nous devons nous porter vers l'extérieur.
Je déteste l'organisation pyramidale de l'opéra. C'est un système totalement dépassé. Pour le travail, c'est oppressant et je n'aime pas du tout. J'ai un faible pour la dramaturgie. Alors quand je chante Kundry sur scène, j'aimerais avoir le contact avec le metteur en scène. Connaître ce qu'il a en lui, imaginer que nous sommes de la même planète, collaborer avec lui. Jouer Parsifal dans un night-club ? Pourquoi pas, mais j'ai besoin d'explications, j'ai besoin de comprendre. Sinon, à ce stade de ma carrière, je partirais !
Propos recueillis par Jacques Schmitt en novembre 2002