Creuser la tombe d'un tyran… Dimitri Chostakovitch s'y est employé dans sa puissante Symphonie n°10, au cœur du programme du dernier concert de l'Orchestre national de Lille sous la direction de Joshua Weilerstein.
La musique ne peut pas changer le monde, mais elle participe à le rendre meilleur. Et comme la littérature, la musique peut aussi être un réquisitoire, voire un pamphlet. C'est ce à quoi s'est attelé Dimitri Chostakovitch dans sa saisissante Symphonie n°10. Joshua Weilerstein, le directeur musical de l'Orchestre national de Lille, aime donner du sens à chacun de ses concerts. Et à l'heure du retour des tyrans de toute obédience, proposer cette symphonie n'est pas totalement innocent.
Le 5 mars 1953 meurt Joseph Staline (tout comme Sergueï Prokofiev, ironie de l'histoire). Pour Dimitri Chostakovitch, dont la vie fut en partie détruite par la terreur stalinienne, l'heure vient de régler ses comptes. En quelques mois, il écrit sa Symphonie n°10, véritable mise au tombeau, ironique, acerbe, tragique et désespérée, portrait cruel de la tyrannie broyant tout sur son passage. Cette symphonie est l'une des plus longues de Chostakovitch (plus de 50 minutes), c'est aussi l'une des plus denses, et Chostakovitch s'y livre complètement. Le compositeur utilise d'ailleurs de façon répétée sa signature musicale, un motif de quatre notes correspondant aux initiales de son nom dans la notation allemande (DSCH). La Symphonie n°10 est une confession, mais également un réquisitoire, où alternent les déchirants cris de l'orchestre, les déflagrations violentes comme les élégies bouleversantes, les fanfares dérisoires comme les hymnes à la liberté, et toujours ce profond désespoir qui hante toute l'œuvre du compositeur russe.
Joshua Weilerstein aime cette musique, et cela se sent, s'entend, à voir la gourmandise mais également la rage avec laquelle il mène à la bataille un Orchestre national de Lille des grands jours. Dès le chant éploré des cordes du début du premier mouvement, on sent que la tension ne lâchera pas. Tous les pupitres, et notamment la petite harmonie comme les percussions (toujours très sollicitées) sont au diapason d'une œuvre en perpétuel mouvement. A l'image du cinglant et sidérant Allegro du deuxième mouvement, de la valse sardonique de l'Allegretto, ou encore, dans le final, de ce Dies Irae enseveli sous une marche grotesque, comme un enterrement définitif. Car à la fin, c'est bien Chostakovitch, et l'art en général, qui triomphe de la tyrannie.
En première partie, Joshua Weilerstein avait invité le violoniste Noah Bendix-Balgley (premier violon du prestigieux Orchestre Philharmonique de Berlin) pour interpréter sa Fidl-Fantayze. Fils d'un spécialiste de la musique klezmer (la musique traditionnelle ashkénaze d'Europe centrale et de l'Est), Noah Bendix-Balgley a composé un concerto « hybride », où folklore yiddish et musique classique se côtoient. C'est savoureux, pittoresque, plein de couleurs, même si un orchestre symphonique au grand complet a parfois du mal à suivre les incessants changements rythmiques, et certains tempos de folie. Mais c'est la preuve que l'Orchestre national de Lille ne craint pas les contrastes.
Crédit photographique : © Ugo Ponte / ONL