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Premier regard français convaincant sur Carl Orff, compositeur des Carmina Burana

La première biographie en langue française du compositeur allemand (1895-1982) dont une seule œuvre – Carmina Burana – lui a assuré une notoriété internationale est parue. Avec beaucoup de précautions, présente avec clarté les questions liées à Orff : celles de son passé dans l'Allemagne du IIIᵉ Reich et la place de son œuvre au XXᵉ siècle.

Orff, assurément, aurait aimé que sa musique pour le moins inclassable – elle ne repose sur aucune école passée et demeure sans descendance – porte les fondements de la nouvelle musique allemande après la disparition du romantisme. L'Histoire en a décidé autrement. Pourtant, bien des éléments de la culture puissante, de l'écriture originale et de la personnalité dérangeante de Orff pouvaient aboutir à une œuvre majeure.

Passionné de littérature et de tragédies antiques, creusant le répertoire germanique jusque dans ses origines médiévales, le compositeur inscrivait sa démarche en dehors des combats esthétiques de son temps. Autodidacte et jaloux de ses découvertes reposant pour l'essentiel sur le rythme, il conçut une série de méthodes. Cet élan pédagogique qui stupéfie aujourd'hui encore apparaît comme le véritable legs de l'artiste. Ni avant-gardiste, ni conservateur comme le définit si bien l'auteur de la biographie, Orff est l'inventeur d'un drame musical naissant d'un “patriotisme bavarois” qui traverse les tempêtes du XXᵉ siècle. Toute sa vie durant, il se sera enfermé dans une sorte de rêve aux racines sonores multiples : jeux de l'enfance, souvenir des récits antiques, révolutions éphémères comme celle du Blaue Reiter de Kandinsky. Rares sont les musiciens auxquels il aura accordé plus que de l'attention. Debussy en fit partie. L'importance du compositeur français s'ajoute à celle de la découverte des musiques extra-orientales.

Ses premières œuvres, déjà, utilisent un instrumentarium des plus hétéroclites basé sur des combinaisons sonores et vocales qui s'insèrent pleinement dans la soif de modernité de la République de Weimar et, tout particulièrement, à Munich. La biographie incite à redécouvrir la plupart des œuvres autres que les Carmina Burana (l'ajout d'une excellente discographie sélective est précieux). L'auteur approfondit la description des recherches sur la musique ancienne, la quête de nouveaux timbres. La complexité des masses instrumentales et la simplicité des effets sonores deviennent la marque de fabrique du “style” Orff. Il les transpose dans sa pédagogie qui connaît un prodigieux succès.

La question de la collaboration avec le régime nazi se révèle dans tout sa complexité dans une Allemagne sous dictature et en guerre. Tous les éléments du débat sont posés avec précision et subtilité : Orff participe, entre autres, à la composition de la musique des Jeux Olympiques de 1936. Il accepte parfois, il refuse plus souvent encore. Les Carmina Burana dont bien des aspects gênent le pouvoir nazi sont pourtant récupérés par celui-ci. Durant les douze années du III Reich, Orff reste en Allemagne. Il navigue à vue, refusant d'adhérer au parti comme le firent tant d'autres musiciens. Déclaré selon la formule “anti-nazi passif” après la défaite de l'Allemagne, il aura pourtant signé des contrats avec le régime. L'auteur résume ainsi la question : « Orff n'était ni antisémite ni nazi ; plutôt antiautoritaire, surtout intéressé par lui-même et son art, il a tiré tout ce qu'il pouvait de la situation en “profiteur” du III Reich. »

La République Fédérale naissante a besoin de tous ses artistes “dénazifiés”. Elle puise dans le vivier des musiciens de la République de Weimar. La méthode de Orff touche plusieurs générations d'allemands. Elle devient le porte-flambeau d'une renaissance culturelle. Au point que Stanley Kubrick le contacte afin de lui proposer de composer la musique de 2001 Odyssée de l'Espace !

Jean-Phillipe Thiellay offre un regard juste et équilibré sur la portée des partitions de l'après-guerre et la place de Orff dans l'histoire de la musique au XXᵉ siècle. Celle-ci, non sans valeur, paraît anachronique et se situerait du côté des conservateurs. Assurément, elle fut méprisée par l'avant-garde. L'auteur souligne avec bonheur le fait que « les dodécaphonistes en exil ont représenté la liberté de pensée qu'il a été difficile de critiquer alors même que leur musique s'éloignait du public. » Actualisons ce constat : bien des compositeurs d'aujourd'hui rêveraient de léguer à la postérité un nouveau Carmina Burana

Et déjà une seconde biographie en français, par Denis Sureau, est annoncée par l'éditeur Bleu Nuit au printemps.

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