Distribution de choix pour la quatrième des séries de représentations de la mise en scène de Gilbert Deflo. Très bien entourée, dirigée par une cheffe au geste efficace et sûr, Anna Netrebko embarque le public parisien.
La mise en scène du Ballo in maschera de Verdi par Gilbert Deflo n'aura pas été une des productions les plus mémorables de l'Opéra Bastille, c'est peu de le dire. On s'étonne presque, près de vingt ans après, de voir réapparaître un spectacle initialement créé en 2007, repris plus tard en 2009 et 2018. Seul concept original, celui de faire d'Ulrica une sorcière de vaudou échappée de sa Louisiane natale, et de quitter la Boston du XVIIIᵉ siècle pour inscrire l'action de l'opéra de Verdi dans l'Amérique d'Abraham Lincoln, contemporaine du compositeur. Quelques références indirectes au seizième président des États-Unis permettraient presque d'établir un parallèle entre l'assassinat de Lincoln et celui du Riccardo de l'opéra. En l'absence d'une réelle direction d'acteurs, les chanteurs évoluent autour des écrasants décors monolithiques de William Orlandi : salle du Conseil dominée par l'aigle blanc américain pour le premier tableau, poteaux et feux sorciers pour la scène d'Ulrica, imposant gibet coiffé de deux aigles vus de dos pour le deuxième acte, statue de Riccardo ornant l'intérieur de la demeure de Renato et d'Amelia pour le début du troisième. La scène du bal, agrémentée de la chorégraphie de Micha van Hoecke, rappelle la dimension carnavalesque de la scène et apporte quelque couleur à un spectacle globalement lugubre marqué par des camaïeux de noir, de gris et de blanc. La scène d'Ulrica, dans son symbolisme qui oppose le serpent à l'aigle, le féminin au masculin, le spirituel au rationnel, tranche carrément par la présence de couleurs vives et ardentes.
Des distributions qui ont défilé dans cette production, celle réunie aujourd'hui est sans doute la plus homogène et la plus accomplie. On saluera tout d'abord l'impressionnant tandem de basses constitué de Christian Rodrigue Moungoungou et Blake Denson pour les conspirateurs Samuel et Tom. Le fait d'avoir fait appel à deux chanteurs de couleur serait-il en lien avec la référence à Lincoln ? Ce serait là un étonnant retournement de situation quand on connait l'investissement du président américain pour l'abolition de l'esclavage dans les États-Unis d'Amérique. En Ulrica, la mezzo-soprano Elizabeth DeShong parvient à réconcilier la noirceur des graves de son personnage avec des aigus retentissants. Sara Blanch, en Oscar, s'agite comme un petit diable et possède tout le brillant qui convient au rôle énigmatique du page de Riccardo, qu'elle interprète avec tout le piquant nécessaire. Autrefois Silvano dans la reprise de 2009, aux côtés du Renato de Ludovic Tézier, Étienne Dupuis reprend aujourd'hui le rôle de son illustre partenaire, lequel lui succédera pour la présente série de représentations. Dès son apparition, il enchante le public par la noblesse de ses phrasés, l'élégance de son élocution et la facilité avec laquelle il aborde la tessiture relativement tendue d'un authentique baryton Verdi. Son « Eri tu » lui vaut un triomphe amplement mérité. Plus délicat est le cas de Matthew Polenzani, ténor autrefois prisé pour ses prestations mozartiennes et belcantistes et qui se mesure aujourd'hui, à un stade avancé de sa carrière, à un rôle dont il ne possède pas naturellement les moyens vocaux. Gonflant parfois artificiellement son grave, attentif dans la recherche de ses couleurs vocales et précautionneux dans la variation des volumes, il n'en livre pas moins une lecture éminemment raffinée, presque maniérée, qui contraste avec les élans passionnés auxquels nous ont habitués de plus authentiques ténors lyriques.
Anna Netrebko, comme on pouvait s'y attendre, domine le plateau à la fois par l'intensité de son jeu et par sa maîtrise vocale. Actrice sobre et mesurée, elle se meut avec grâce et dignité, soignant tout particulièrement l'expressivité faciale et la noblesse du port de tête tout en faisant valoir une gestuelle parfaitement contrôlée. Si les récitatifs la trouvent parfois en panne d'imagination, défaut sans doute imputable à l'opulence naturelle de sa voix qui privilégie désormais les grandes envolées lyriques sur les subtilités du parlando, les parties plus chantées sont un perpétuel émerveillement. Dès le trio de l'antre d'Ulrica, Netrebko enchante par la rondeur de son médium, la résonance de ses graves et la facilité immatérielle de ses aigus. Le legato de « Ma dall'arido stelo divulsa » la montre à son meilleur, et les aigus filés pianissimo sont comme à l'accoutumée de toute beauté. Elle se surpasse encore dans le « Morrò, ma prima in grazia » du troisième acte, et les quelques phrases échangées avec Riccardo lors du dernier tableau touchent au sublime. Le public, très généreux en applaudissements tout au long du spectacle, aura réservé un accueil éclatant à la diva à la fois au cours du spectacle et au moment des saluts.
Relativement peu sollicité par cette partition, par rapport à d'autres opéras de Verdi, le Chœur de l'Opéra national de Paris offre comme toujours une prestation de qualité. Littéralement secoué par la direction vive et alerte de Speranza Scappucci, l'orchestre de la maison contribue lui aussi à la réussite musicale d'un spectacle désormais parfaitement rôdé, enthousiasmant dans sa générosité vocale mais plutôt convenu pour la partie théâtrale.