La troisième ville de Norvège, Trondheim, accueille depuis treize ans un festival baroque créé par le chef d'orchestre Martin Wahlberg. Son édition 2026 placée sous le thème de la liberté a révélé au public un opéra oublié du compositeur napolitain Giuseppe Porsile.
À plus de 500 km au nord d'Oslo, Trondheimn borde la rive sud d'un immense fjord que des reliefs enneigés dominent au loin. Le soleil bas qui dore les façades colorées sur pilotis et allonge démesurément l'ombre de la cathédrale de Nidaros (une rareté gothique dans ce pays, dotée de deux magnifiques orgues), ne fait pas fondre la glace qui couvre les trottoirs tandis qu'un froid polaire s'est installé en ce début d'année. Il faut avancer avec prudence jusqu'aux marches de la salle des Francs-maçons dont les 500 places attendent un public désormais fidèle au festival. On découvre un lieu élégant rappelant vaguement la salle Gaveau par ses moulures, ses proportions, ses balcons blancs. Les gens semblent s'y sentir comme chez eux, associant à l'écoute un verre de vin rouge ou blanc acheté au bar en fond de salle, qu'ils savourent à petites gorgées pendant le concert, bien confortablement assis. Le festival propose sur sept jours une programmation dense et ambitieuse, incluant œuvres connues et raretés, mais aussi tables rondes, lectures… revendiquant un esprit humaniste que la direction de Martin Wåhlberg sait insuffler.
Nous y trouvons des artistes du monde baroque que nous connaissons bien et d'autres locaux, dont nous découvrons l'expertise et le talent. La rencontre entre ces musiciens sur des productions de très haute tenue est une des plus grandes richesses de ce festival. Ainsi la soprano Núria Rial, accompagnée par Rolf Lislevand à la guitare, le contrebassiste Elvin Venæs et le téorbiste Erik Skanke Høsøien, arbore sa belle voix d'une légèreté et d'une souplesse intactes dans des airs variés de Monteverdi, Merula, Kapsberger, mais aussi des chansons populaires espagnoles et italiennes, voire d'Amérique latine comme Como la cigarra de Maria Elena Walsh, interdite en Argentine pendant la dictature militaire. Un concert fort apprécié qui précède la découverte attendue le soir suivant.
La curiosité pique d'entendre Spartaco de Giuseppe Porsile, une des vingt et une œuvres dramatiques du compositeur napolitain que nous ne connaissions pas auparavant, pourtant très apprécié à son époque, partageant la vie musicale avec Caldara, Porpora, Fux… Né en 1680, il quitta Naples très tôt pour être nommé par le Roi Charles II d'Espagne maître de chapelle à Barcelone, puis poursuivit sa carrière à Vienne en tant que compositeur de la cour impériale des Habsbourg sous Charles VI trente années durant, jusqu'à sa mort en 1750. C'est là, au Kleines Hoftheater, que fut créé en 1726 son chef-d'œuvre Spartaco, opéra en trois actes sur un livret de Giovanni Claudio Pasquini. Il y remporta un vif succès. Exhumé, l'ouvrage a fait l'objet d'un important travail musicologique de reconstitution mené par le chef Martin Wahlberg et Pedro-Octavio Diaz, avant d'être présenté ici presque jour pour jour 300 ans après sa création. Il est restitué en version concert et sur les instruments d'époque de l'excellent Orkester Nord dirigé par Martin Wåhlberg.
Le célèbre gladiateur Spartacus est connu pour avoir conduit la révolte des esclaves à Capoue. L'action se situe alors qu'il s'est emparé de cette ville. L'ancien esclave s'est mué en tyran, et tente d'asseoir son nouveau statut en forçant des unions. L'une entre lui et Vetturia, une noble romaine qui refuse ses avances, amoureuse du patricien Licinio qui partage ses sentiments. L'autre entre sa fille Gianisbe et Licinio, Mais Gianisbe est amoureuse d'un jeune Capouan nommé Popilio. Les épisodes amoureux se succèdent, entre tensions et déchirements, tandis que l'armée romaine conduite par le général Crassus prépare une contre-offensive et assiège Capoue, faisant s'effondrer le pouvoir de Spartaco. Celui-ci sombre dans une folie paranoïaque, alors que son entourage se rebelle. L'opéra se termine sur les heureuses retrouvailles amoureuses, et dans la « paix romaine » retrouvée…
Après une courte ouverture rondement menée, l'ouvrage alterne des récitatifs, des airs da capo pour certains très virtuoses, des duos et quelques quatuors vocaux. Jamais il ne s'essouffle, ses trois heures durant, la tension dramatique étant ponctuée d'épisodes humoristiques pleins de sel et de verve, dignes de l'opéra bouffe. L'orchestre dirigé avec précision et souplesse se distingue notamment par la qualité de son continuo, remplissant son office de liant.
Le tout jeune ténor italien Luigi Morassi a été choisi pour incarner Spartaco. Il domine la scène de sa grande taille mais aussi de sa voix barytonnante au timbre corsé et lumineux, puissamment projetée, apte à se mouvoir dans toute l'étendue exigée par le rôle, et parfaitement à son aise dans les vocalises. Il fait sienne la psychologie de son personnage, dans toutes ses nuances, en particulier dans la scène si intense où il perd pied en proie à la folie. Sophie Junker en Vetturia résiste à ses assauts avec sensibilité et élégance, habillant ses vocalises de nuances très expressives. La mezzo Dara Savinova prête sa voix aux beaux graves intenses à Licinio, son amoureux. Grande tenue, longueur de souffle caractérisent son chant, conquérant dans le brillant air final en duo avec la trompette. Josè Maria Lo Monaco donne vie au personnage de Gianisbe de sa voix au timbre chaleureux et aux accents mélancoliques. La contralto Anthea Pichanick, qui incarne Popilio, touche par la qualité de son timbre, son attitude noble et une grande justesse de ton. Le baryton norvégien Håvard Stensvold est un Trasone attachant et drôle au service de son maître Spartaco. Sa personnalité haute en couleur trouve son double dans l'humour et la fantaisie en Nathalie Pérez qui incarne Rodope, la femme délaissée du héros mais au caractère bien trempé. Leur duo est irrésistible.
La représentation est ovationnée par le public réchauffé par cette musique souvent inventive et d'une grande vitalité, à laquelle tous les musiciens ont su rendre enfin justice. On pourra l'entendre dans un futur proche, enregistrée, mais aussi sur des scènes européennes qui seront bientôt dévoilées.