Stephen Heller, pianiste, compositeur, pédagogue et critique musical, est né Jacob Heller en mai 1813 à Budapest dans une modeste famille juive originaire de la région de Cheb, dans l'Ouest de l‘actuelle République tchèque. Baptisé avec ses parents en 1822, il prend le prénom d'Itsvan, puis, plus tard, celui de Stephen. Dès son enfance, il montre des dons particuliers pour le piano.
Après un séjour à Vienne de 1824 à 1828 et une tournée de concerts avec son père en Europe Centrale et Allemagne, il s'installe en 1830 à Augsbourg, puis à Paris en 1838. Il y reste jusqu'à sa mort en janvier 1888, hormis des concerts en Angleterre et des voyages en Allemagne et en Suisse.
Stephen Heller a écrit une œuvre vaste, presque exclusivement pour piano :
- Les Etudes, part la plus connue et la plus jouée de sa production, où il se montre un maître de la petite forme, et où le prétexte pédagogique s'efface devant le contenu musical ;
- Les Préludes, concis et intimistes, avec notamment les 24 préludes op 81 ;
- Quatre Sonates et trois Sonatines ;
- Les Variations, avec de magnifiques cycles sur des thèmes de Beethoven et de Schumann ;
- Les genres divers comme des valses, laendlers, tarentelles, polonaises, mazurkas, nocturnes, barcarolles ;
Les Recueils de pièces poétiques, dont les plus significatifs sont :
- Les pièces inspirées par les Rêveries du promeneur solitaire, de Jean-Jacques Rousseau, objet de cet article ;
- Les Fleurs, fruits et ronciers op 82, inspiré par l'écrivain allemand Jean Paul
- Les cycles Dans les bois op 86,128,136 ;
- Les Scènes d'enfants op 124, l'Album pour petits et grands op 138 ;
- Les Feuilles d'automne op 109, Mélodies sans paroles op 120, Voyage autour de ma chambre op 140 ;
La nature, les promenades et l'enfance sont les thèmes de prédilection de ces journaux intimes éclos tout au long de sa vie.
Heller inspiré par Jean-Jacques Rousseau
Arrivé à Paris en 1838, et après un apprentissage vite avorté auprès de Kalkbrenner, dont la condescendance l'indispose, Heller, de culture et de formation musicale germanique, se fond vite dans la culture française, notamment littéraire, à laquelle il a accès par la famille de Froberville, qui l'accueille à Paris et dans les environs de Blois, ainsi que par sa fréquentation d'artistes et de musiciens, en particulier Hector Berlioz auquel le liera une longue amitié, l'aquarelliste et musicien Jean-Joseph Bonaventure Laurens, le critique musical François-Joseph Fétis.
Cultivé, d'une grande curiosité intellectuelle, il devient familier de la littérature française. Ainsi, dans les années 1880, il conseille à son compatriote Isidor Philipp arrivé à Paris : « Lisez Heine, Lisez Voltaire».[1] Il est donc tout à fait compréhensible qu'il se soit intéressé à l'œuvre de Rousseau, écrit du premier romantisme et en singulière résonance avec son tempérament contemplatif, introverti, sensible, goûtant les charmes d'un retour sur soi et d'une communion avec la nature.
Les Rêveries op 58 (1847) sont la première pièce inspirée par les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau. Elle porte en épigraphe une citation de la Deuxième promenade :« En voulant me rappeler tant de douces rêveries, au lieu de les décrire, j'y retombais[2]». Encore peu mûre, elle s'avère longue et peu contrastée. Heller trouvera son style et son ton propre dans les opus 78 et suivants.
Promenades d'un solitaire (Spaziergänge eines Einsamen ) op 78 (1851)
Ces six pièces montrent une grande variété d'ambiances, d'humeurs, d'inspiration mélodique et rythmique. L'atmosphère générale est plutôt enjouée, les tempi enlevés, hormis le n° 4, mouvement lent du cycle. L'atmosphère de la nature et de la forêt, bienfaisante pour l'âme, y transparaît, avec des ambiances de chasse (n°s 1 et 6) et une douceur, une ingénuité, une spontanéité qui sont caractéristiques de Heller. Et les n°3 et 6, les seuls en mode mineur, n'arrivent pas à assombrir le sentiment pastoral et serein qui s'y exprime.
Deux pièces sont particulièrement remarquables :
- la n°2 en fa majeur (doucement rêveur ; en mouvement), avec une longue mélodie en mouvements parallèles de noires et de croches, sur une pédale de tonique obstinément répétée. La passion sourd derrière le ton d'intimité et de confidence. U. Müller-Kersten [3] rapproche le morceau de la Romance sans parole op 19 n° 2 de Mendelssohn, mais dans celle-ci, le ton de l'élégie domine, alors qu'ici, c'est la fièvre contenue qui l'emporte.
- la n°4 en fa majeur (lent, avec une expression sereine, insouciante), avec trois variations sur la chanson « Il pleut, il pleut, bergère », tirée d'un opéra-comique Laure et Pétrarque écrit en 1780 par Fabre d'Eglantine : la première en accords ; la deuxième avec un contre-chant à la basse ; la troisième avec une mélodie fervente et des sonorités plus riches. Tout n'est que douceur et tendresse, comme le rêve de bonheur innocent de cette chanson qui s'inscrivait dans les pastorales du XVIIIe siècle et dans les réflexions rousseauistes (les Rêveries datent de 1776-1778), mais qui, pour Heller, pouvait entrer en résonance avec le désir de fonder un foyer…
Heures de promenades (Wanderstunden) op 80 (1852)
Ce cycle contient aussi six pièces. La publication à Paris chez Maho a pour titre : Promenades d'un solitaire, ce qui semble indiquer qu'Heller les associait aussi à l'œuvre de Rousseau. Dans une lettre à Laurens de janvier 1852, il annonçait d'ailleurs la possibilité de composer des cycles semblables à l'op 78 [4]. Comme dans ce dernier, grande variété d'ambiances et d'humeurs. Les trois pièces paires, en majeur, calmes et contemplatives, alternent avec les pièces impaires, en mineur, plus sombres, plus sentimentales, sauf l'impérieuse et concise pièce n° 5. On note une gravité et un approfondissement de l'expression dans ce recueil par rapport au précédent.
Trois pièces se détachent :
- La n° 2 en ré bémol majeur (sur le ton de la conversation), avec une seule mélodie sur un dessin de deux croches-croche-deux doubles croches, en octaves aux deux mains sur une pédale de dominante, qui se déploie dans une atmosphère sereine aux éclairages sans cesse nouveaux, comme un paysage qui se dévoile et change au fil du temps. La musique évolue vers une atmosphère contemplative et plus intense, et la pièce se conclut dans un climat quasiment impressionniste avec le halo sonore formé par la mélodie dans l'aigu sur la pédale de tonique à la basse.
- La n° 4 en fa majeur (lent, en s'abandonnant silencieusement). Dans cette pièce, une des plus belles de Heller, une lente mélodie en accords exprime un recueillement presque religieux.
Réponse dans le même caractère, avec peut-être plus d'exaltation. La mélodie initiale revient sur des guirlandes de doubles croches. Avant la cadence, avec un effet très poétique, Heller semble hésiter, comme s'il voulait prolonger ce climat de paix.
- La n°5 en do mineur (emporté, avec un sentiment changeant). La citation de René (1802) de Chateaubriand, « Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !» pourrait s'appliquer à ce morceau qui exprime l'exaltation romantique du promeneur, dans une exemplaire concision : trois exposés aux couleurs changeantes d'un thème ascendant sur une houle de doubles croches, puis une fin rapide et inattendue dans le grave du clavier.
Promenades d'un solitaire (Spaziergänge eines Einsamen) op 89 (1857)
Cet ample cycle fait allusion dans son titre aux Rêveries du promeneur solitaire. C'est le plus développé de toute l'œuvre de Heller. Guy Sacré remarque [5] : « Cet opus 89, qui renonce à la brièveté, n'est pas le plus représentatif de Heller ; mais c'est un de ceux que le public accueillera avec chaleur, pour son foisonnement même et son ampleur ». La richesse d'invention des morceaux, leur construction à la fois souple et maîtrisée, proche de l'improvisation, mais entrainant l'auditeur sur un chemin où il ne perd jamais le fil, nous vaut un chef d'œuvre de Heller et sans doute de la musique romantique de piano.
La pièce n°1 en si bémol majeur (pas vite, dans le genre d'une églogue) expose un premier thème dans une atmosphère très calme et agreste :
En contraste, vient un deuxième motif, en double croches, suivi d'une phrase descendante. Les deux thèmes se combinent et s'enrichissent avec des motifs ascendants à la main droite, et un accompagnement en tierces dans le médium. On atteint un sommet d'intensité passionné en ré bémol majeur, suivi d'accords. Puis tout se calme, avec des figurations descendantes en double croches. La réexposition du premier thème à la basse, en superposition avec la phrase descendante du deuxième motif, et des triolets de doubles croches, créée une impression d'harmonie et de fluidité :
La coda, recueillie, retrouve la simplicité du début, avant les derniers accords dans l'aigu. Ce vaste poème, qui fait penser à Schubert, exprime l'avancée du promeneur, avec contentement et émotion, dans la nature environnante. On note de fréquents petits changements métronomiques. Le morceau semble être improvisé au fur et à mesure, sans présenter une forme bien définie (variations, rondo, forme ternaire).
La pièce n°2 en ré mineur ( très emportée, rapide et passionnée) présente de fréquentes variations de tempo, des arrêts, des redémarrages. Un thème d'appel inquiet, est suivi d'une petite fanfare, puis d'une réponse en croches véloces. Le deuxième thème, plus clair, volubile, au relatif fa majeur, évoque une course poursuite qui s'arrête sur des accords. La reprise du thème d'appel, trouée de points d'orgue et d'épisodes lents, ressemble à un récitatif d'opéra. Puis l'atmosphère s'assombrit avec un épisode orageux et le deuxième thème qui revient en sol mineur. Tout s'éteint brusquement dans le grave.
La pièce n°3 en ré majeur (animé, avec bonne humeur) est peut-être la plus belle pièce du recueil. Elle respire la bonne humeur et la joie de vivre avec son motif en double croches, comme si on sortait de l'ombre et des frondaisons de la forêt (début en si mineur avant d'arriver en ré majeur) pour aller vers la lumière d'une clairière, avec un motif en fanfare, qui évoque la chasse.
Un court développement mène au second thème, détendu puis rêveur. La musique semble « s'inventer » elle-même au fur et à mesure. Le thème principal revient dans une atmosphère de joie et d'acquiescement intérieur. Fin poétique, recueillie, avec les échos du thème qui retentit comme un signal. Heller s'inscrit dans une musique de paysage [6], lors même que la peinture de paysage se développait au XIXe siècle.
Le quatrième morceau, en sol mineur (avec élan et grâce), est animé d'un souffle continu. On pense à Chopin, mais l'atmosphère évoque In der Nacht (op 12 n °5) [7] de Schumann, en moins tourmenté. Musique d'une seule venue, avec un thème unique, emporté, d'une ampleur rare chez Heller, sur une houle de croches en triolets à la main gauche.
Après la reprise, la pièce s'éclaircit en la bémol majeur avant un nouvel épisode agité en octaves. Le climat s'apaise à la fin, en sol majeur, comme après un orage.
La pièce n°5 en fa majeur (avec une grâce effrontée) expose un thème d'appel ascendant en accords, sorte de fanfare éclatante, suivie d'une réponse recueillie dans le médium, et de triolets de croches descendantes cristallines qui rappellent la partie centrale du Scherzo n° 3 op 39 de Chopin[8]. L'effet peut faire penser à l'air circulant dans les feuillages. Une belle mélodie se déploie ensuite au violoncelle, sous les cascades des croches. La pièce est statique, comme un arrêt dans la nature, et conclut dans un climat de contemplation presque religieux.
La sixième pièce, en la majeur, (A jouer alternativement avec une simplicité tranquille et une plus grande excitation) est d'une grande richesse d'invention. Thèmes et motifs secondaires s'enchaînent avec des contrastes de dynamique, d'expression, des variations de tempo, qui confèrent à la pièce une fantaisie et une verve inépuisables, clôturant le cycle brillamment.
Rêveries du promeneur solitaire (Jean-Jacques Rousseau) op 101 (1862)
Dernière des partitions inspirées par Rousseau se référant par le titre explicitement à l'écrivain, c'est une des plus amples inspirations de Heller, une de ses plus délicates et poétiques. On baigne dès le début, en mi majeur, dans une lumière tamisée et une atmosphère vaporeuse. Dans une brume harmonique presque fauréenne, c'est une effusion lyrique qui commence discrètement, puis se développe dans un climat de plus en plus passionné, avant de conclure dans une sorte d'extase, d'accord intime avec la nature.
L'ample thème principal A s'énonce paisiblement, sur une oscillation la #/ si de l'accompagnement, avec les changements de couleur d'une basse montant par degrés conjoints, et une désinence sur un rythme capricieux et syncopé.
Motif A
A la reprise, il est ponctué d'accords mystérieux dans l'aigu, puis module en sol majeur sur un dessin de croches ascendantes A'.
Motif B
Un deuxième motif B passionné et chaleureux est amplifié dans une effusion lyrique, et après une belle suite d'accords, (magnifiques neuxièmes), le thème initial est repris et développé. Une mélodie chromatique ardente à la main gauche apparait puis tout se calme avec le beau retour de B en sol majeur, sur des doubles croches en contretemps.
A la mesure 177, une suite d'accords répétés descendants, sur le motif A', installe une atmosphère rêveuse et mystérieuse:
De do majeur, la musique module par plusieurs tonalités vers un accord de la majeur, dans un climat d'exaltation de plus en plus grande. Après le retour du motif B rayonnant, tout s'apaise vers un point d'orgue. La coda, sur le murmure du motif ascendant A' en double croches, répète le motif B dans une atmosphère lumineuse. Et il y a cette hésitation à conclure, avant la cadence plagale, comme si Heller, là encore, voulait arrêter le temps…
Heller et Rousseau : liberté et introspection
Entre 1847 (op 58) et 1862 (op 101), Heller a développé et approfondi son inspiration à partir de la lecture de Rousseau, et a affirmé son style. Le poème quelque peu laborieux de 1847 a fait place à la rayonnante effusion de 1862, en passant par les trois cycles des op 78, 80, 89, d'une richesse croissantes. C'est pourtant un homme encore jeune (il n'a pas 50 ans) et pénétré de l'ardeur romantique qui rejoint en musique les méditations tardives d'un Rousseau vieillissant. Heller s'inspire, non du contenu des textes de Rousseau, mais des climats, à la fois extérieurs et intérieurs, des affects, qu'elles traduisent.
De ces pièces ressort une musique d'une grande liberté. Le promeneur marche au gré de sa fantaisie, de ses découvertes, de ses joies soudaines puisées au détour d'un chemin, d'une lisière, d'une clairière où la lumière apparait brusquement. La musique avance paisiblement (op 89 n°1, op 89 n° 3, op 101), se gonfle de lyrisme, puis retombe dans une contemplation paisible et étale.
Heller se situe dans la veine des poètes et musiciens germaniques, en particulier Schubert avec le Wanderer, le promeneur (cf. la Wanderer-Fantasie), et par le fait qu'il donne l'impression à l'auditeur que sa musique avance. Michel Chion note, à propos de la Symphonie n° 9 de Schubert : «un principe important dans cette musique […] est celui d'énergie cinétique: la musique fabrique son énergie en avançant, une énergie cinétique fondée avant tout sur le rythme comme principe moteur du développement.»[9]
Chez Heller, l'impression d'improvisation et d'avancée dynamique est donnée par le rythme, souvent capricieux (op 101), par les ruptures du discours(op 89 n°2), et par la répétition des motifs et des phrases avec à chaque fois des modifications mélodiques, rythmiques, harmoniques, sans qu'il y ait de réexposition (au sens de la forme sonate), ni de forme à variations.
Cette atmosphère d'improvisation, de surprise, de décousu parfois, semble faire écho à la notation de Rousseau : « Je dirai ce que j'ai pensé tout comme il m'est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain.»[10] Cependant Rousseau décrit plutôt une contemplation et un arrêt dans la nature, et presque jamais un voyage, un mouvement d'un point à un autre. Ainsi, dans la Cinquième promenade: « Quand le soir approchait […] j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu […] frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser.» [11]
Heller se complait aussi dans l'introspection et dans une quiétude bienheureuses : doux balancement de l'op 78 n°2, qui coule comme un ruisseau, méditation statique de l'op 80 n°2, contemplation teintée de religiosité dans l'op 80 n°4, l'op 89 n° 5, la partie centrale de l'op 80 n°1, évocation enfantine et tendre d'Il pleut bergère (op 78 n°4), longues codas de l'op 89 n°1 et de l'op 101. Et dans ces moments, il rejoint les confidences de Rousseau : « Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur.»[12]
« Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être […] ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux […].» [13]
La musique de Heller contient aussi une couleur cynégétique, comme chez Weber et Schumann, mais absente chez Rousseau : tantôt des fanfares de chasse, des appels résonnent, des échos leur répondent (op 78 n°1, op 89 n°3 et n°5). Parfois l'on semble poursuivre une bête ou des chasseurs (op 89 n°2, op 78 n°6). Des bouffées de nostalgie, des désirs inassouvis envahissent le marcheur (op 78 n°2, op 80 n°5, op 89 n°4), des bribes de mauvais rêves remontent à la conscience (op 78 n°3, op 80 n°3). Comme chez Rousseau, «ces relents du monde […] viennent assaillir le promeneur»[14]: «Je m'allais promener dans le parc ou dans la campagne; mais loin d'y trouver le calme heureux que j'y goûte aujourd'hui, j'y portais l'agitation des vaines idées qui m'avaient occupé dans le salon; le souvenir de la compagnie que j'y avais laissée m'y suivait, dans la solitude, les vapeurs de l'amour-propre et le tumulte du monde ternissaient à mes yeux la fraîcheur des bosquets et troublaient la paix de la retraite.»[15] En général, les dernières pièces des cycles s'arrachent à cette introspection. Elles signent un retour à la vie quotidienne dans la bonne humeur, l'entrain et la gaieté (op 78 n°5, op 80 n° 6, op 89 n° 6).
En définitive, le terme le plus juste pour qualifier le climat de la plupart de ces pièces inspirées par Rousseau est, plus que la naïveté ou la fraîcheur, le contentement, le bonheur simple d'exister dans la fugacité de l'instant : « Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici bas pour l'homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d'y prendre une forme constante. […] Profitons du contentement d'esprit quand il vient; gardons nous de l'éloigner par notre faute, mais ne faisons pas des projets pour l'enchaîner, car ces projets là sont de pures folies. »[16]
SOURCES
EIGELDINGER Jean-Jacques, Stephen Heller Lettres d'un musicien romantique à Paris, Flammarion, Paris,1981.
MÜLLER-KERSTEN Ursula, Stephen Heller, ein Klaviermeister der Romantik, Peter Lang, Frankfurt, 1986.
SACRÉ Guy, Guide de la musique de piano, Robert Laffont, Paris, 1998, T1, Stephen Heller, pp 1377 – 1403.
ENREGISTREMENTS
Stephen Heller, Promenades d'un Solitaire, Spaziergänge eines Einsamen, Suites for piano, Daniel Blumenthal piano, Etcetera, 1991
Stephen Heller, Solitary rambles, Gerhard Puchelt piano, Genesis records GS 1043, 1973. https://www.youtube.com/watch?v=Sa9DDrkPymU
Stephen Heller, Rêveries du promeneur solitaire d'après J.-J. Rousseau, Op. 101 Romantic Music for Piano Marc Pantillon piano, Claves Records, 1998. https://www.youtube.com/watch?v=hQmBgJVpam8
Notes de bas de page
[1] Jean-Jacques Eigeldinger Stephen Heller Lettres d'un musicien romantique à Paris, Flammarion, Paris,1981, p 22.
[2] Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, Deuxième promenade, https://ebooks-bnr.com/ebooks/pdf4/rousseau_reveries_promeneur_solitaire.pdf, p 13.
[3] Ursula Müller-Kersten, Stephen Heller, ein Klaviermeister der Romantik ,Peter Lang, Frankfurt, 1986, p. 220
[4] Jean-Jacques Eigeldinger Stephen Heller Lettres d'un musicien romantique à Paris, Flammarion, Paris,1981, lettre à Bonaventure Laurens, 14 janvier 1852, p 200.
[5] Guy Sacré, Guide de la musique de piano , T 1, Paris, Robert Laffont, 1998, p. 1385
[6] Cf la référence à la peinture flamande du XVIIe siècle dans le prélude op 81 n° 3: « très emporté, dans le genre de Téniers »
[7] G Sacré, ibid, p.1385
[8] Selon Guy Sacré, op cit, p.1385
[9] Michel Chion, La symphonie à l'époque romantique, Fayard, Paris, 1994, p.121.
[10] Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, Première promenade, https://ebooks-bnr.com/ebooks/pdf4/rousseau_reveries_promeneur_solitaire.pdf, p 9.
[11] Jean-Jacques Rousseau, ibid,, Cinquième promenade, p 58.
[12] Jean-Jacques Rousseau, ibid,, Cinquième promenade, p 60.
[13] Jean-Jacques Rousseau, ibid,, Cinquième promenade, pp 59.
[14] Guy Sacré, ibid, p. 1382.
[15] Jean-Jacques Rousseau, ibid,, Huitième promenade, p 97.
[16] Jean-Jacques Rousseau, ibid,, Neuvième promenade, p 100.