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Hamlet ou l’art suprême d’être dansé par le Ballet du Rhin

Rares sont les chorégraphes qui se sont emparés du drame d'Hamlet. Pari plus que réussi pour le CCN Ballet du Rhin, par la grâce du chorégraphe qui signe – enfin en France – un grand ballet narratif formidablement éclairant et éclairé.

Quoi de neuf cette saison ? Hamlet bien sûr ! Car le héros de Shakespeare est partout à l'affiche : sous l'égide de Kirill Serebrennikov au Châtelet en ouverture de saison tout comme à la MAC Créteil dans une version canadienne de Robert Lepage et chorégraphié par Guillaume Côté,  mis en scène par Ivo van Hove pour la Comédie-Française actuellement, au cinéma avec Hamnet, et maintenant sous la forme d'un ballet, par la grâce de cette création mondiale souhaitée par Bruno Bouché, le directeur du CCN Ballet du Rhin.

Et grand bien lui en a pris. Car ce ballet narratif proposé au chorégraphe Bryan Arias, est une merveille d'intelligence, de clarté, d'originalité, et de toute beauté. Il vient enfin combler un manque stupéfiant dans le paysage chorégraphique français : la création de ballet narratif d'aujourd'hui, dans une esthétique contemporaine, mais avec un soin absolu donné à la narration. Toute chose que peu de chorégraphes français savent faire et/ ou se voient offrir.

Il est étrange aussi qu'Hamlet ait été si rarement  une source d'inspiration pour des chorégraphes. John Neumeier en son temps, Valentina Turcu tout récemment pour le Béjart Ballet Lausanne, Guillaume Côté au Canada… les exemples n'abondent pas vraiment, là où Roméo et Juliette, La Mégère apprivoisée ou Le Songe d'une nuit d'été sont des musts de ballets. Or, tout y est très simple, dans le drame d'Hamlet : le roi, son père, est assassiné (facile à montrer) son fils est désespéré de voir sa mère (Gertrude) se remarier avec le meurtrier, il est aussi amoureux d'Ophélie, qui va sombrer dans la folie, sous les yeux éplorés de son frère Laërte. Et tout le monde va s'entretuer ou se suicider. L'histoire est donc éminemment théâtrale et visuelle. Les sombres destins de rois assassinés et princes héritiers bafoués ne sembleront peut-être pas très actuels, mais la santé mentale, les souffrances psychiques, le manque d'instinct maternel, les amours déchus sont autant de sujets éminemment actuels autant qu'intemporels.

Restait à trouver pour ce vaste projet une musique (car il n'existe pas de grande partition intégrale à l'instar du Roméo et Juliette de Prokofiev ou de Berlioz, malgré quand même l'opéra d'Ambroise Thomas). Ce fût le travail de , pianiste et chef d'orchestre. C'est peut-être dans la partie musicale qu'est le bémol de la première partie. , qui dirige ici l'Orchestre national de Mulhouse a choisi des symphonies de Sibelius (extraits de la 4ème et la 2ème) qui sont davantage des atmosphères que des mouvements narratifs. La 2nde partie, qui fait appel à Tchaïkovski (« La pucelle d'Orléans, et deux  scènes de son Hamlet) ou la valse triste de Sibelius, tiennent mieux au corps la narration dramatique. En tout cas, ce montage est toujours d'une grande unité stylistique, et ne donne jamais l'impression d'un vilain collage aux transitions brutales.

Le pari de choisir était osé, car il est peu connu en France, travaillant beaucoup en Allemagne ou en Suisse, pays qui sont des puits de chorégraphes que la France ne connait pas. Arias a fait ici des merveilles, capable de créer une narration très claire (aidé par son dramaturge Gregor Acuna-Pohl), de proposer un mouvement aussi sec et géométrique pour les soldats (aux costumes fascisants) qu'une suite de duos ponctués de contacts et de portés d'une grande poésie. Son long passé de danseur au Nederlands Dans Theater ainsi que chez Crystal Pite rejaillit avec un sens aigu des ensembles et de la théâtralité, hérité de ses maîtres.

Toutes les grandes scènes de la pièce sont là. Le meurtre d'Hamlet père, le mariage de sa veuve avec son beau frère le meurtrier, la rancœur d'Hamlet, la lente folie d'Ophélie (avec ce fameux monologue des fleurs, qu'elle détache du mur), le meurtre de Polonius caché derrière un rideau, la pièce de théâtre dans le théâtre donnée ici par un court ballet sur pointe (tel un pas de trois classique mais parodique), la scène du cimetière et les morts d'Ophélie, de Laërte, de Gertrude accidentellement empoisonnée et d'Hamlet. Et tant mieux, car les relectures divagantes que l'on retrouve dans bon nombre d' »adaptations » de pièces du répertoire sont rarement aussi fortes que la pièce dont elles s'inspirent. La seule originalité ici, tient au parti pris de mettre Ophélie au centre de la pièce, en la rendant témoin du meurtre du roi, et conscience d'Hamlet. C'est une idée, mais pas un principe. Car il nous semble qu'Hamlet reste, malgré tout, l'épicentre du drame, y compris dans ce ballet.

Toutes les scènes sont fortes, mais on retient particulièrement le lever de rideau avec ce sacre royal initial et sa cour agglutinée, telles les Willis entourant Giselle prête à sortir du tombeau. La mort, déjà, rode. Et ce trône servira d'ailleurs de tombe, dans la scène du cimetière. On retient aussi les guetteurs voyant le spectre du Roi, son voguing en armure, les duos cocasses (en mode Dupont et Dupond) de Rosencrantz et Guildenstern, les nombreux duos de la reine (superbe Emmy Stoeri) et de Claudius (longiligne Miguel Lopes) et surtout d'Ophélie (douce Lara Wolter) et Hamlet (Marin Delavaud profondément torturé)… Des images aussi, très cinématographiques, ressortent comme la vision du spectre, la prière du roi, ce cercueil vide mais plein de cette terre meurtrie du Danemark, ce duel sans épée, avec la seule dague à la main, presque irréel, donc, mais fatal… Il y a aussi ces pluies de pétales rouges au début (le rouge de l'amour et du sang), qui devient pluie de terre à la fin, symbole  de l'éruption, de la violence, mais aussi de  l'effondrement final d'une société perdue, tout juste bonne à être enfouie.

Le tout très brillamment mis en lumières et en décors par Lukas Marian, qui a conçu une seule et unique salle du trône, grise et rustre qui peut devenir chambre, cimetière ou terrasse par la seule grâce des lumières ou de quelques accessoires de théâtre.

Les costumes de Bregje Van Balen (ex-danseuse au NDT) sont à l'avenant et d'une grande intelligence, dans des tons gris bleu et noirs qui ne sont jamais uniformes. Costume noir pour Hamlet, bien sûr, mais sobre robe bleue pour Ophélie et superbe robe de reine couleur or pour Gertrude, cette reine traître… Oscillant entre vestiaire contemporain et références shakespeariennes, le corps de ballet évolue ainsi avec de légères collerettes en tulle, et des gilets à l'ancienne revus à l'aune des façons contemporaines. Le spectre du père, résolument réaliste en armure, détonne par sa véracité.

Face à un projet d'une si belle facture, les 25 danseurs du Ballet du Rhin sont tous à fond. Et il est agréable de voir comment des interprètes, plus rompus à l'abstraction contemporaine, savent s'emparer de personnages au destin marqué sans jamais manquer de personnalité ni d'intensité. L'Orchestre national de Mulhouse est lui aussi bien à l'aise dans ce répertoire  pas forcément toujours adéquat avec la narration, mais dont les pages sont suffisamment belles pour emporter, au final, le spectateur lui aussi bien heureux de trouver enfin – la chaussure introuvable : un grand ballet narratif d'aujourd'hui. On lui souhaite longue vie dans de grands théâtres en France comme en Europe.

Crédits photographiques : © Agathe Poupeney/Divergences images

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