Quand deux maîtres-orfèvres du clavier fusionnent à ce point leurs timbres et leur respiration, cela donne une version nouvelle et passionnante du répertoire schubertien à quatre mains.
1828. Rien ne laisse alors présager qu’il ne reste au musicien de 31 ans que quelques mois à vivre. Dans ses lettres ou bien dans celles que s’échangent ses amis si proches, nulle trace de la maladie. Malgré sa participation aux fêtes de fin de l’année 1827, Schubert semble fatigué. Il prend ses distances avec les schubertiades, ce qui explique qu’elles prennent un tour de plus en plus littéraire et de moins en moins musical. Le 28 janvier, Schubert participe à la dernière d’entre elles. En mai, il compose la Fantaisie pour piano à quatre mains, l’un de ses derniers chefs-d’œuvre.
Quelque soit le répertoire abordé, chaque partition de la dernière année peut s’interpréter soit comme un signe d’espoir avec le souvenir d’instants heureux – si Schubert se sait malade, il ne peut envisager sa fin prochaine – soit comme un requiem. C’est cette seconde hypothèse qui s’impose dans la démarche des deux interprètes. Non pas tant en raison de la maîtrise sans faille de leur duo, qu’en regard de la violence expressive de leur conception.
Pièce maîtresse, la Fantaisie exprime autant de variations sur la douleur. L’interprétation en décante tous les plans sonores, entre la dureté assumée des voix aiguës dans une démarche quasi-expressionniste (1828 !) et le poids théâtral des basses (le souvenir de l’ami, le baryton Johann Michael Vogl, créateur de tant de lieder). Loin des schubertiades et dans le cas présent de la dédicace de la Fantaisie à un amour secret, Caroline Esterhazy, le jeu magnifie la dimension grandiose de la pièce sans emphase, heureusement. La séduction (féminine) en est absente jusque dans le Scherzo d’une franchise… toute brucknérienne ! La mise en place ne souffre d’aucun rubato quand le caractère pathétique et colérique s’impose à ce point : le “quatre mains” disparaît dans la fusion des deux personnages imaginaires. La prise de son à la fois charnue et remarquablement définie magnifie le souffle de l’interprétation.
L’Allegro “Lebensstürme” – tourments de la vie – est une révolte orchestrée à quatre mains comme s’il s’agissait de la transcription d’un mouvement symphonique. Celui-ci est bien dansant, dans l’urgence, sans duretés et baisses de tension. Le choral mystique du second thème est abordé avec une vigueur et une rigueur impressionnantes. Quant à la Fugue en mi mineur si peu enregistrée, on la croirait presque franckiste tant les deux interprètes “registrent” leur instrument dans cette page spécifiée avec « note pédale tenue ». Il est vrai que Schubert souhaitait prendre quelques leçons de contrepoint avec le célèbre Simon Sechter (ce que fit quelques décennies plus tard, Bruckner). Il est probable que Schubert ait pensé le Rondo en la majeur comme le second mouvement (à la suite de l’Allegro en la mineur) d’une nouvelle sonate. Cette pièce un peu rêveuse voit son charme encadré par une sonorité uniformément nimbée.
Les quatre partitions semblent vécues comme une symphonie imaginaire. Cet album – d’une durée un peu chiche – impressionne de bout en bout en raison de la perfection de sa réalisation. Pourtant, il y manque justement un élément d’imprévisibilité même chez les pianistes de classe internationale. Faut-il se plaindre que « la mariée soit trop belle » selon le dicton ? Nous préférons la formule d’Hector Berlioz entendant pour la première fois Saint-Saëns et écrivant à la suite de sa rencontre : « il sait tout ce jeune homme ; il ne lui manque que l’inexpérience ».