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Schubert, déstabilisé par une maladie vénérienne incurable

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

Franz Schubert 1825 Wilhelm August RiederL’ami d’enfance de Schubert, Franz Eckel, écrivit cette phrase merveilleuse : « La vie de Schubert fut celle d’une pensée intime, spirituelle, rarement exprimée par des mots mais presque entièrement par la musique ». connut une existence météorique, brève et tragique, marquée du sceau d’une maladie qui le perturba très profondément mais qui ne fut pas la cause de son décès prématuré.

Les grandes lignes de la vie de (1797-1828) et sa sublime musique, subjective et romantique, reflet de ses sentiments et émotions intimes, sont connues de l’ensemble des mélomanes. Mais l’on sait moins combien il fut tourmenté par une pathologie moralement douloureuse et obsédante. Il fut longuement fragilisé, physiquement et psychologiquement, après avoir contracté jeune une maladie vénérienne en 1822 ou 1823. La découverte d’une infection syphilitique conduisit à une longue hospitalisation. A cette période de son existence, il composait la Grande messe en la bémol, la Symphonie inachevée en si mineur et le cycle de lieder La belle meunière. Le thème de la mort qui accompagnait régulièrement ses compositions antérieures s’intensifia sensiblement.

La contamination sexuelle fut longtemps expliquée par un contact avec une soubrette ou une prostituée. Selon certains spécialistes, elle serait plutôt secondaire à des rapports pratiqués avec l’un des plus proches et des plus vieux amis du compositeur, probablement Franz von Schobert. En toute objectivité, l’homosexualité de Schubert n’est pas absolument avérée, mais selon des recherches pointues, elle ne doit pas être formellement rejetée. Toutefois, l’auteur dramatique autrichien Franz Grillparzer rapporta que Schubert et lui étaient attirés par les hommes. L’homosexualité au sein du milieu artistique était répandue de même que la misogynie. A cette époque, la syphilis était une maladie cachée, honteuse et punissable d’enfermement en cas d’homosexualité prouvée. La prudence et la discrétion étaient, à l’évidence, de règle et de bon sens. La perception de ce corps contaminé généra une intense conscience et angoisse de mort, une douleur morale relative au concept de faute, et paradoxalement, engendra une forte recrudescence de la création musicale.

Le nom de syphilis, autrefois appelée « mal de Naples » (ou encore morbus Gallicus), et plus récemment « grande » vérole (en opposition à la variole ou petite vérole) est connue et décrite depuis le XVe siècle. Il s’agit donc d’une infection sexuellement transmissible contagieuse. Le premier stade, dit précoce, de la maladie se caractérise par l’apparition d’une ulcération appelée chancre d’inoculation (stade précoce) sur les zones sexuelles. Un stade secondaire se développe ultérieurement, marqué par des atteintes viscérales et nerveuses pouvant survenir plusieurs années après la contamination initiale. Le stade tertiaire se manifeste par de dramatiques atteintes neurologiques, entre autres. Ce n’est qu’en 1905 que Fritz Schaudinn et Erich Hoffmann, à Berlin, découvrirent la cause de ce mal inavouable et honteux, une bactérie nommée tréponème (ou spirochète) pâle. La guérison ne devint possible qu’avec l’apparition et l’administration d’un antibiotique, la pénicilline, au début des années 1940.

A l’époque, Schubert reçut un traitement à base de mercure, un métal très toxique, utilisé depuis le temps des Croisades et recommandé dans les maladies de la peau. L’efficacité de ce produit n’a jamais été démontrée. Divers modes d’administration étaient proposés : en applications, en frictions, en fumigations, parfois par voie orale. Le mercure dangereux pour les reins altérait également l’état général du patient touché par une grande fatigue, une anémie chronique (chute du nombre des globules rouges), un amaigrissement, des troubles digestifs (nausées, vomissements), des perturbations du sommeil, des pathologies cardiaques.

Les signes cliniques de sa maladie et les effets secondaires du traitement mercuriel se manifestèrent par l’apparition d’une chute des cheveux (Schubert portera une perruque… « tout à fait charmante », selon son ami Moritz von Schwind, 1823), d’éruptions cutanées marquées (syphilides), d’épisodes de vertiges, de fièvre et de céphalées. Avec le temps, son état général s’altéra par phases répétées, entrecoupées de périodes d’amélioration. Des épisodes dépressifs s’imposèrent régulièrement. Depuis longtemps déjà, Schubert était conscient qu’il ne guérirait jamais. De l’année 1826 datent de grands chefs-d’œuvre comme le Quatuor La jeune fille et la mort, Le chant du cygne et le merveilleux Winterreise (le Voyage d’hiver).

En mars 1827, il a trente ans. Son idole, Ludwig van Beethoven, brièvement rencontré auparavant, décède, le plongeant dans un état d’abattement aggravé. Il fut porte-flambeau lors des funérailles du plus grand musicien de son temps. Un an plus tard, le 28 mars 1828 se déroula le premier concert entièrement réservé à ses œuvres. Il bénéficia d’un succès patent malgré l’ombre faite par la présence du fameux Paganini dans la capitale autrichienne. A l’arrivée de l’automne 1828, Franz Schubert s’installa chez son frère Ferdinand. Le 6 octobre, il se recueillit sur la tombe de Haydn à Eisenstadt. En novembre, sa santé physique et mentale se dégrada sensiblement et en quelques jours, une épidémie de fièvre typhoïde (ou typhus) avec son cortège de symptômes bruyants (manifestations abdominales dues à une salmonelle provoquant nausées, vomissements, douleurs, perforations et hémorragies intestinales, péritonite…), totalement indépendante de la syphilis, l’emporta le 19 novembre 1828, à Vienne, à l’âge de 31 ans. Son dernier vœu fut d’entendre le Quatuor à cordes n° 14 de Beethoven, son modèle vénéré. La dépouille de Schubert reposa d’abord au cimetière de Währing (l’enterrement eut lieu le 21 novembre) puis fut transférée en grande pompe dans le « carré des musiciens » du cimetière central de Vienne, non loin des sépultures de Gluck, Beethoven, Brahms et Hugo Wolf.

Dans un courrier adressé à Franz von Schober, il confia autour du 10 novembre 1828 : « Je suis malade. Je n’ai rien mangé ni rien bu depuis onze jours. Je vais et je viens entre le fauteuil et le lit, faible et vacillant… Si je prends la moindre chose, je suis obligé de la rendre tout de suite. » Profondément bouleversé par sa maladie déshonorante, son existence fut source de bien des tourments. A une époque où l’on ne disposait d’aucun traitement efficace et curatif, il porta son fardeau avec courage. Fort heureusement, la maladie n’amenuisa pas ses facultés créatrices, grâce à cette autre infection aiguë qui survint avant le terrible troisième stade de la syphilis marqué, on l’a dit, par des atteintes cérébrales et neurologiques gravissimes. Son immense catalogue riche d’un millier de partitions domine le XIXe siècle romantique avec des centaines de lieder, neuf symphonies, d’innombrables musiques de chambre (vingt et une sonates pour piano, quinze quatuors à cordes…), des messes (sept), des opéras… presque tous à ranger parmi les chefs-d’œuvre absolus de la musique du XIXe siècle. Cet homme introverti, plutôt farouche, plus à l’aise en petits comités amicaux, composa une œuvre admirable et admirée comme rarement, une œuvre parlant au cœur et à l’esprit de notre XXIe siècle débutant.

D’autres compositeurs de renom connurent le même sort : Gaetano Donizetti, Niccolò Paganini, Bedřich Smetana, Robert Schumann et Hugo Wolf. De nombreux écrivains et artistes également, parmi eux : Dostoïevski, Baudelaire, Flaubert, Tolstoï, Nietzsche, Manet, Verlaine, Gauguin, Maupassant, van Gogh… et tant d’autres.

Schubert confia à son journal que ses œuvres devaient autant à son savoir musical qu’à sa « douleur ». De quoi aborder ses géniales musiques avec un regard davantage pénétrant et perspicace.

Image libre de droit : Portrait de Franz Schubert (1825) par Wilhelm August Rieder

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