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L’opéra L’annonce faite à Marie de Philippe Leroux au Châtelet

Le Théâtre du Châtelet accueille pour quatre représentations l'opéra L'Annonce faite à Marie de . Une œuvre composite s'il en est, puisque, mixte, elle accueille la voix reconstituée de Paul Claudel, et que sa théâtralité transporte dans un Moyen Âge imaginaire.

 

Quatre actes et un prologue : (né en 1959) a respecté pour son opéra L'Annonce faite à Marie (2019-22) le découpage du mystère imaginé par Paul Claudel, ce genre théâtral inventé au Moyen Âge et narrant au fil de tableaux dialogués des aventures plus ou moins légendaires référées à l'Histoire sainte et dont le prosaïsme s'enlumine de surnaturel. Le baiser de Violaine au lépreux Pierre de Craon (prologue), le départ d'Anne Vercors pour Jérusalem et l'annonce concomitante des fiançailles de Violaine et de Jacques Hury (acte I), le dialogue amoureux de Jacques et Violaine ainsi que l'aveu de cette dernière (acte II), la ressuscitation d'Aubaine l'hiver dans la forêt quelques années plus tard (acte III), la mort de Violaine suivie de la réconciliation de Mara et de Jacques (acte IV) : cinq ambiances, cinq instantanés comme cinq images d'un livre d'heures déroulant une temporalité partagée entre le cycle des saisons et le calendrier de l'année liturgique. Le livret original est ponctué de latin d'église. La pièce, d'ailleurs, se referme sur les notes de l'angélus. 

D'où l'impressionnant hiératisme de l'ensemble. En effet, à l'exception de Mara et de Jacques Hury, la sœur jalouse (, soprano très ductile et très expressive) et le prétendant amoureux (le baryton , parfait également dans son rôle), seuls personnages véritablement incarnés – c'est-à-dire totalement humains –, les protagonistes de l'intrigue, vêtus de costumes « médiévaux », se signalent par leur raideur de comportement physique et moral, une diction tantôt fluide, tantôt hachée (ce qui à peu près vrai de tout le monde), une économie de gestes et de paroles (celle du monde paysan) et une fixité de motivation de la part de croyants s'en remettant toujours à une volonté supérieure, paternelle et/ou divine (ce qui revient au même). Ainsi l'expression corporelle de l'héroïne principale, Violaine Vercors, la “jeune fille” interprétée par la soprano , se caractérise-t-elle en permanence par un regard extatique, un sourire qui n'illumine pas vraiment le visage et le faible écartement des bras tel qu'on le voit dans les représentations de la Vierge Marie. D'ailleurs, plus on avance dans le temps, plus Violaine ressemble à la mère du Christ, son vêtement étant devenu de couleur terreuse et comportant un voile. La scène où elle ressuscite Aubaine, lui donnant la couleur bleue de ses yeux, celle précisément de Marie, fait très clairement référence à l'iconographie chrétienne.

Dans de sobres décors naturels ou contemporains, la demeure des Vercors, imaginée par la metteuse en scène , se résume à trois murs en béton percés de deux ouvertures. Au fond de la scène, sur la droite, deux chaises de part et d'autre d'une table toute simple sur laquelle se trouvent l'équivalent d'une bougie et le Livre saint auquel se référeront successivement certains personnages. Les parois s'animent régulièrement de la vidéo en noir et blanc de paysages ondulés du Tardenois offerts aux éléments. s'est inspirée du travail de la photographe Sally Mann, proche de la nature, “d'une grande picturalité, proche de la gravure”. Ses images animées sont du plus bel effet sur les zébrures du béton gris.

Donc, un monde figé, frustre et froid que tempère heureusement la sensualité de la musique instrumentale, à la très grande richesse de timbres. Du reste, ne laisse pas d'étonner le mélange entre la fixité des choses comme des êtres et la motilité d'une écriture assurant la durée par ses transformations plus ou moins marquées. D'un côté, une prosodie partagée entre envolées lyriques, chant parlé, phrases à trous (comme dans l'ouvrage de Leroux … Ami … Chemin … Oser … Vie…, de 2010-2011), bégaiements, grognements (Mara surtout), répétitions mimétiques grotesques, changement de registre psychologique, comme avec la brève citation du “quand reviendras-tu ?” de Barbara lancé par Élisabeth Vercors (la mezzo-soprano , très bien dans son incarnation de mère-courage) à son bonhomme de mari partant en pèlerinage (le baryton , impeccable dans sa position de patriarche inflexible assuré de son bon droit). De l'autre, la fluidité de la partie instrumentale, calquée sur une calligraphie l'écriture manuscrite de Paul Claudel et qui n'est pas sans rappeler les envolées des neumes du chant grégorien, lequel se déploie précisément selon le rythme verbal. Cette superposition de millefeuille donne paradoxalement son unité à l'œuvre. D'autant plus remarquable est la performance des solistes de l' (Hae-Sun Kang, violon ; Renaud Dejardin, violoncelle ; Emmanuelle Ophèle, flûte ; Alain Billard, clarinette ; Aurélien Gignoux, percussions ; Dimitri Vassilakis, piano) plus quelques autres interprètes (Fabien Norbert, trompette ; Damiano Pisanello, guitare électrique), dirigés par .

Cet opéra pluriel ou total, qui fait comme par miracle revivre la voix off de Paul Claudel et rappelle même sa carrière de diplomate par des motifs mélodiques “chinois”, a en même temps l'apparence lisse et la consistance grenue des calvaires en granit. L'émotion qu'il suscite ne peut être que diverse.

Crédits photographiques : photo 1 © Pauline Singier/Théâtre de la Vallée ; photos 2 et 3 © Angers Nantes Opera © Martin Argyroglo 

 

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