A la Philharmonie de Paris, Klaus Mäkelä et le Concertgebouw d'Amsterdam livrent une Symphonie n° 8 d'Anton Bruckner essentiellement chantante et extatique.
Qu'on se le dise, Anton Bruckner, dit le Ménestrel de Dieu, dit le Maître de Saint-Florian, « moitié simple d'esprit, moitié Dieu » selon Mahler, souffrant de névrose, d'autisme, Asperger peut-être était en fait un homme heu-reux (en deux syllabes distinctes pour bien appuyer notre propos). C'est en tout cas la vision qu'en a Klaus Mäkelä à la tête du Concertgebouw d'Amsterdam. Et pourquoi pas après tout ? Et peut-on en vouloir à un jeune chef de 28 ans à qui la vie sourit avec tant de grâce, de saisir toutes les opportunités de chanter la beauté du monde ?
Là où Sergiu Celibidache étirait les tempos jusqu'à atteindre les 100 minutes dans cette Huitième dans une quête affirmée d'éternité (contre 80 minutes en général pour la version Haas choisie ce soir), Mäkelä opte lui aussi pour un temps élargi, atteignant les 90 minutes, dans une célébration du chant et de l'hédonisme. Une vision qui bénéficie de toutes les qualités de poli, de rondeur et d'homogénéité de l'orchestre.
Dès l'entame de l'Allegro moderato, le ton est donné : place au lyrisme et au beau son. Le chef a toute l'éternité pour profiter de chacun de ces moments, que ce soit pour les interventions solistes comme les tutti façon grandes orgues. Point de chavirement mais de nobles ondulations, et là où le climax est chez d'autres, beaucoup d'autres, un désespoir, ici il est une affirmation de mâle assurance.
Le Scherzo, ailleurs inexorable, massif, terrifiant et chargé d'urgence, est ici dansant, une sorte de bourrée presque comique. Les sections se suivent sans solution de continuité, comme des images. Si Mäkelä martèle du pied les moments d'éclats, il accompagne la musique plus qu'il ne l'impulse, et la moindre phrase lyrique est accentuée de grands et larges mouvements pour qu'elle n'échappe à personne. La conclusion est à l'avenant, appuyée, sans dramatisme, auto-satisfaite.
Vient l'Adagio, indiqué « lent et solennel, mais sans traîner ». Mäkelä traîne en l'occurrence, atteignant les 30 minutes pour ce seul mouvement, à croire qu'il confond lenteur et inspiration. Ce qui devait être une prière, avec ce que cela comporte chez le croyant de doute et de douleur, atteint ici la beauté du soleil couchant qui enflamme les grands espaces de l'Ouest américain. Franchement c'est magnifique. C'est juste très loin de l'ascèse spirituelle et sublime de Bruckner. Si on enlève la splendeur sonore du Concertgebouw, que reste-t-il ? Et cette valse, que Mäkelä souligne en esquissant un ou deux pas de danse ? N'est-elle pas plutôt un fantôme de valse, préfigurant les visions mahlériennes de l'homme déclassé à qui le bonheur terrestre et la chaleur du corps des femmes est refusé ? On en viendrait à souhaiter que Mäkelä puisse très bientôt prendre en main un orchestre de deuxième, voire de troisième catégorie, non pas en punition ni pénitence, mais au contraire en opportunité d'enrichissement et d'approfondissement de son jeu. Avec un orchestre au son pauvre et sans identité, Mäkelä ne pourrait que se concentrer sur l'essentiel, comme ici la prière. Et il en sortirait meilleur.
Le Finale tant attendu, qui couronne avec éclat cette partition gigantesque ne déçoit pas. C'est à dire, pour être plus précis, que Mäkelä après avoir adopté une dynamique relativement restreinte dans l'Adagio, lance son armée de musiciens à l'assaut du public, toutes rutilances dehors. L'effet de contraste est hyper-saisissant, mais c'est une vieille ficelle dont Karajan a usé et abusé dans les deux dernières décennies de sa longue carrière, quand il approchait de ses 70 ans. Mäkelä est décidément précoce en tout, il a 40 ans d'avance sur Karajan… Alors oui les épisodes se succèdent, cavalcades vrombissantes, fanfares somptueuses, tuttis grandioses, soulevant l'enthousiasme de la salle comble.
On était venu pour Bruckner le bâtisseur de cathédrale, on a eu Anton le ravi de la crèche.