Matarife y Paraiso réunit sur la scène du Théâtre national de la danse, deux figures du flamenco contemporain, Andrés Marín et Ana Morales. Le spectacle, parfois déroutant, allie la tradition flamenco portée par ses deux grands danseurs et le chanteur Antonio Campos, aux références religieuses très appuyées, pour mieux les démonter.
Dans le cadre de Chaillot Expérience qui, sur un week-end, invite le public à participer à des ateliers, assister à des conférences, des expositions ou des masterclass, le flamenco était bien représenté. Pour le côté spectacle, c'est Andrés Marín et Ana Morales, deux figures majeures de la scène flamenca, qui figuraient au programme. Leur création, Matarife y Paraiso, imaginée par Andrés Marín et chorégraphiée par les deux danseurs, a pour ambition d'exprimer le tiraillement entre nos désirs terrestres et les élans vers le paradis. La pièce d'1h20, intense et chargée de symboles religieux, déroute par le mélange des genres. Les pratiques et allusions au sacré se mêlent aux rites païens sans discernement. Ainsi, dans une salle saturée par l'odeur d'encens, l'excellent chanteur flamenco Antonio Campos apparaît sur scène en train de découper une véritable carcasse d'animal, dont il lance des morceaux au sol, que les danseurs ramassent avec leur bouche et s'échangent. Au fond de la scène, un panneau doré troué d'une fenêtre obstruée à la façon d'un confessionnal laisse apparaître un organiste.
Andrés Marín, présenté comme l'un des grands rénovateurs du genre et reconnu pour sa capacité à franchir la ligne entre tradition et avant-garde, avec un langage chorégraphique très personnel, ne déçoit pas. Torse nu dans le premier tableau, il enchaîne les zapateros à une vitesse impressionnante, chante et occupe pleinement le plateau jusqu'à l'entrée de la danseuse et chorégraphe Ana Morales. Elle apparaît, non pas vêtue de la traditionnelle robe à volants des flamencas mais d'une tenue moulante couleur chair. Ses mouvements sont sensuels, d'une grande fluidité, alternent zapateado et braceo – frappes des pieds et mouvements de bras typiques du flamenco – avec des phases plus contemporaines. Si le chanteur se conforme au pur registre flamenco, les deux musiciens oscillent eux aussi entre différents styles.
Dans le second tableau, Andrés Marín revient sur scène entièrement vêtu de violet (couleur du repentir ?), son long manteau recouvert d'images pieuses tandis qu'Ana Morales se revêt d'une robe longue blanc cassé. Le couple danse ensemble ou séparément, avec brio, semblant vouloir s'échapper progressivement du carcan de la religion. Mais le peuvent-ils vraiment ? Dans le troisième tableau, ils apparaissent tout à tour les bras en croix, tel Jésus crucifié. Les symboles de la religion catholique sont omniprésents tout au long de la pièce, et contrastent avec la sensualité de la danseuse ou le tempérament de feu du danseur. Très complémentaires, Andrés Marín et Ana Morales font preuve d'une belle complicité. Mais malgré de très beaux passages et une virtuosité incontestable, ils peinent à convaincre sur le message appuyé qu'ils entendent délivrer.
Cette pièce iconoclaste sur le paradis (Paraiso) comme endroit où terre et ciel se confondent et où résonne « la voix imparfaite, ignorante, de la vie » souhaite raconter « les désirs qui nous poussent dans notre quête de l'idéal » affirment les créateurs. Mais des désirs qui suscitent également illusions et abîmes où ils entraînent ceux qui sont dans une quête sans fin d'une perfection toujours réinventée car inatteignable. Andrés Marín et Ana Morales livrent avec Matarife y Paraiso un ballet très personnel qui fait écho à leurs parcours de vie et à leurs univers singuliers, mêlant tradition et une certaine radicalité, au risque de déplaire à certains. Mais puisque ce week-end était placé sous le signe de l'expérience, il faut saluer leur démarche consistant à repousser les limites et à explorer des voies singulières.