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András Schiff à Lucerne : des fastes mordorés de Scarlatti à la souveraineté du vide selon Kurtág

Issu des archives du Lucerne Festival, un portrait contrasté du répertoire d' où treize sonates de répondent à autant d'aphorismes de .

Scarlatti est pour Schiff un compagnon de route de la première heure : de l'éveil hongrois chez Hungaroton (1976) aux fastes plus matures de Decca (1989). À Lucerne, au grand Festival Hall, le 20 novembre 1999, il livre une sélection de pages chères à son cœur, respectant souvent les « paires » de l'édition Kirkpatrick et veillant à un enchaînement tonal — et poétique — naturel.
La présente captation, entachée d'un léger trou technique — deux brefs blancs au terme de la K. 519 —, nous livre une sélection de treize sonates dont dix furent déjà fixées au fil des deux récitals de studio. Elle est d'une proximité presque clinique et un peu brute. Le piano y est exposé avec le fard d'une légère réverbération de la salle. Sont ainsi rapportés, de manière fidèle, la maîtrise des plans sonores ou le jeu dynamiquement nuancé du pianiste, mais certaines limites demeurent patentes : la relative rudesse de quelques attaques, une sonorité châtiée et souvent perlée, mais in fine peu variée. Schiff apparaît donc parfois en relative panne d'imagination, eu égard à ses deux précédentes compilations et surtout si l'on songe aux grandes anthologies captées en studio, qu'elles appartiennent à un lointain passé (Horowitz, Haskil, Tipo) ou soient nettement plus récentes (Zacharias, Pogorelich, Sudbin, voire Debargue), chacun dans leur style ! Par exemple, la K.394 ben marcato, s'enferme dans une lecture univoque, malgré des traits arpégés aux surprises Sturm und Drang. La K.426 est inutilement sentimentalisée et la K.175 demeure erratique par son tempo incertain et la précipitation des traits virtuoses. Plus gênant encore, le Cantabile de la K.544 devient anguleux, brisé dans ses élans par un artificialisme plutôt plombant.

Pourtant, dès que Schiff relâche la garde, le miracle opère. Le pianiste retrouve alors totalement cette élégance aristocratique et cette clarté digitale qui ont fait sa gloire : la K.519 se déploie avec une volubilité aérienne, tandis que la K.208 offre une poésie retenue, un rien « romantisée » mais d'une justesse de ton admirable. Le sommet du recueil réside sans doute dans la K.513, d'une élégance pastorale souveraine, épousant la progression agogique avec une fluidité idéale.

L'impression globale demeure donc mitigée. Schiff oscille entre docte leçon un rien rigide et abandon poétique, parfois d'une impatience un rien précipitée (K.96), ou d'une solennité un rien gourmée (K.518). En bref, un récital inégal, partagé entre moments de grâce et d'autres de relative incertitude, conclu par une belle conjonction des sonates K.544 et 545, cette dernière autoritaire par son absolue assurance digitale malgré une approche un rien monocorde.

Mais le véritable cœur battant de cette publication demeure la captation partielle du concert du 16 septembre 1998 en l'Hôtel Union : Schiff y rend justice, malgré une prise de son franchement plus fruste, à l'ascèse de – qu'il n'a jamais encore fixé en studio – avec une sélection de treize miniatures — parmi près de quatre-vingts pour ces seuls livres V et VI — du monumental cycle des Játékok (Jeux) composé – en dix volumes – de 1973 à 2020.

Autant Schiff semblait parfois lutter avec les démons de la répétition chez Scarlatti, autant il se meut avec une évidence souveraine et toute l'incisivité requise — qui n'exclut pas des pianissimi impalpables — dans les labyrinthes minuscules de son (ex-)compatriote hongrois. Ici, l'enjeu pédagogique initial laisse place à une sorte de journal de bord musical. capte éloquemment l'éternité de l'instant nimbant ces éléments de langage souvent hautement originaux.

Par-delà les lointaines réminiscences ponctuelles (le Mikrokosmos bartókien ou Dans les brumes de Janáček), Schiff burine les saillies iconoclastes (Fanfares, Valse), cisèle les aphorismes a minima post-weberniens (A voice in the distance) et distille en guise de thrénodies quelques autres miniatures délibérément placées sous l'intitulé « in memoriam » (Klára Martyn, György Szoltsányi, Tibor Szeszler ou même… Olivier Messiaen).

Entre le sarcasme des fanfares — placées liminairement — ou des Sirens of the Deluge, l'atomisation fine de A voice in the distance, l'angulosité brutaliste de Päan ou le grotesque de la valse miniature, le pianiste alterne, par sa sélection et l'à-propos des enchainements, aspects ludiques ou plus mémoriels de ces « brindilles » musicales (Grass blades).

C'est peut-être dans les pièces les plus funèbres, dans l'effroi de ce vide sculpté, que Schiff atteint une vérité nue, évoquant en creux et par une sorte d'inversion dans la brièveté, quelques-uns des « grands » adieux de la musique. Voilà une archive rugueuse, mais souveraine par cette caractérisation précise et diversifiée de l'infinitésimal. Ici réside tout l'intérêt de ce disque, qu'il faut peut-être ranger au rayon Kurtág plutôt qu'à celui de Scarlatti.

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