Saburo Teshigawara, accompagné de Rihoko Sato, signe un pas de deux bouleversant au Théâtre National de Chaillot. Les inspirations japonaises croisent les références occidentales et infusent ce Tristan and Isolde d'une chorégraphie expressive au carrefour d'un siècle d'histoire de la danse et d'une biographie foisonnante.
Saburo Teshigawara est originaire de Tokyo. Il commence sa carrière de chorégraphe en 1981, après avoir étudié les arts plastiques et la danse classique. Il fonde, en 1985, sa compagnie. Cette dernière est régulièrement invitée à se produire dans le monde. Saburo Teshigawara brille à l'international en tant que chorégraphe et metteur en scène. Il fête, en 2023, le dixième anniversaire de son espace de création privé KARAS APPARATUS à Ogikubo à Tokyo. Il y présenta plus de 100 pièces de la série « Update Dance ». Saburo Teshigawara a reçu de nombreux prix et distinctions au Japon et à l'étranger. En 2022, il remporte à la Biennale de Venise le Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière et il est désigné comme « personne de mérite culturel » pour ses contributions culturelles exceptionnelles à l'avancement et au développement de la culture japonaise.
Dans ce Tristan and Isolde, les découpes de lumière définissent des lieux où habiter la scène. Ici un carré, ici un rectangle et là un cercle, successivement. À l'intérieur, des corps seuls, laissés à leur intériorité, posent quelques secondes avant que la lumière ne s'éteigne. Les mouvements apparaissent, les découpes s'estompent, mais, durant la première moitié de ce duo, les corps sont éloignés, ils ne se rencontrent guère. Le dispositif rappelle celui du Nocturnes de Maguy Marin : les danseurs viennent habiter d'une présence presque mystique des instants de vie capturés dans de faibles lumières, chaudes ou froides. Ces lumières occuperont une place toujours aussi essentielle dans la suite de la pièce. Et, quand bien même la scène entière pourrait se trouver baignée d'une lumière claire, orangée, les corps continueront à se fuir, dans ce ballet implacable de la mort.
De la légende de Tristan et Iseut, Teshigawara garde la passion expressive exprimée dans des mouvements lents et amples, signatures du Butō, chorégraphie née dans les années 1950 au Japon, en réaction à l'académisme. Et même si la danse d'Isadora Duncan, du début du XXᵉ siècle, qui refuse elle aussi l'académisme, ne croise pas directement l'histoire japonaise, des similitudes se font jour. Par exemple, la célébration de la nature, une liberté de mouvement, un allant certain vers un geste vital. Le spectateur a ainsi la surprise de retrouver dans le geste de Teshigawara des pas du « Water Study » de Duncan. Le velours bleu des immenses rideaux écrase les danseurs d'un fatum implacable : si les corps ne se touchent pas, c'est parce que le délire passionnel rend aveugle les protagonistes, les individualités perdent la raison et les étreintes imaginées ne sont que mort annoncée.
Denis de Rougemont faisait, dans « L'amour et l'occident », de Tristan et Iseut, le point de départ de sa réflexion sur la place de la passion dans notre société occidentale depuis l'époque des romans courtois. Il opposait l'amour passionnel, hérité d'Éros, à l'amour qu'il nommait « Agapé », hérité de l'antiquité. La passion ne menait qu'à la mort et innervait notre société au plus profond de son inconscient. L'autre amour, plus doux, plus profond, se faisait, lui, plutôt rare. Teshigawara a le génie de faire dialoguer Éros et Agapé dans des danses de transe, liées et rondes, où les corps ne se rencontrent qu'à la faveur de mouvements communs, avec tendresse, au milieu du tumulte d'une déraison mortifère, qui s'étale jusqu'à la fin du spectacle. Cette dramaturgie met en lumière ce que Maeterlinck appelait le « tragique quotidien » : la mort rôde mais la simplicité d'un amour sincère surnage. L'amour marque la danse et son impossibilité.
Les silhouettes semblent empruntées aux traits d'un dessin de Schiele, les corps sont tout autant fluidité que saccades, habillés de noir, d'une longue robe ample pour Rihoko Sato et d'un long manteau pour Teshigawara, image de la dépouille déposée au sol lors d'une émouvante danse de l'adieu. Le spectacle est accompagné du Tristan et Isolde de Wagner, donnant à la partition une coloration romantique qui vient tout autant souligner la mort à venir que sublimer les instants solos d'un amour qui s'efface, peu à peu, vers le tragique que tout Éros charrie. Les danseurs se cherchent au milieu de la folie et de la tendresse, dans une danse marquée par des déliés délicats et qui réunit dans le mouvement un amour qui, s'il ne pût être possible, existe ici dans une danse du lien où les âmes se rencontrent.
Crédits photographiques : © Akihito Abe