Cet enregistrement est un évènement : la qualité de ces cantates inédites apporte une nouvelle pièce à l'édifice du monumental corpus de la famille Bach élargie.
Il y a trois cents ans exactement, Johann Sebastian Bach fait jouer à Leipzig dix-huit cantates écrites quelques années plus tôt par son lointain cousin Johann Ludwig Bach et qu'il a lui-même recopiées de sa main. C'est ainsi que nous sont parvenues ces cantates parmi les soixante-dix écrites par celui qui fut maître de chapelle à la cour de Meiningen et dont l'oeuvre est en partie perdue. L'intérêt que lui portait son illustre cousin suffirait à prouver la qualité de cette production, à la charnière des styles allemand, italien et français. Dans une expertise plus tardive, Carl Philipp Emmanuel Bach présente ces dix-huit cantates en disant « Le travail est très soigné et d'une grande pureté. Les chœurs sont exceptionnels ». L'organiste et cheffe d'orchestre allemande Johanna Soller les a confiées à l'interprétation de sa Capella Sollertia, fondée en 2019 à Munich. La rencontre avec le fondateur du label Ricercar, Jérôme Lejeune, qui connaissait bien ce répertoire et souhaitait le faire découvrir, a abouti à ce premier enregistrement mondial.
Toutes les cantates ont une structure identique, en deux parties, chacune débutant par un dictum tiré de l'Ancien Testament. L'accompagnement est varié, alternant continuo et tutti orchestral. On ne peut s'empêcher de les comparer à celles de J.S. Bach : la structure est souvent plus simple et le style peut paraître un peu archaïque. Mais la mélodie des airs est finement ciselée et les choeurs particulièrement somptueux. Les affects du texte sont parfaitement soulignés par la richesse des moyens expressifs, qui donne à l'ensemble une allure très théâtrale. Il y aurait beaucoup à dire pour mettre en avant la qualité de l'écriture de ces cantates, mais on est obligé de faire des choix pour commenter plus de cinq heures de musique. Dans la cantate Die mit Tränen säen, un air confié à l'excellente soprano Flore Van Meersche décrit les tourments de l'âme, illustrés par des accords dramatiques aux cordes. Beaucoup d'airs exigent une grande virtuosité vocale, comme l'air Meine Seele erhebt den Herren de la cantate 13, où la soprano Carine Tinney rivalise de fougue avec les hautbois dans une pièce qui nous fait irrésistiblement penser au jeune Haendel. L'écriture instrumentale a des allures concertantes qui illustrent à merveille le texte. Le plus remarquable de ce corpus se trouve dans les choeurs conclusifs, comme le dernier choeur de la cantate 3 (Darum will ich erwählen) où le choral Jesu, meine Freude s'entremêle aux bariolages des cordes. Citons aussi les chorals figurés des cantates 9 (Mache dich auf) et 13 (Der Herr wird ein Neues im Lande), sommets de virtuosité de l'orchestre. Il faut dire que les interprètes sont tous exceptionnels, tant les solistes vocaux (qui rendent le texte parfaitement intelligible) que le choeur et l'orchestre. C'est avec une admirable fraîcheur que nous parviennent ces oeuvres d'une qualité remarquable, et on rêverait de découvrir plus de cantates de ce compositeur injustement méconnu.