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Trois Cygnes décollent au Ballet du Capitole de Toulouse

Contournant l'œuvre originale du Lac des Cygnes, le s'interroge sur la mythologie de l'oiseau à travers trois créations mondiales intenses.

Lire Le Lac des Cygnes ou le relire ? Le monter à l'original ou déconstruire l'original ? Nul doute qu'en France, en dehors de l'Opéra de Paris, la seconde proposition a pris la main, à l'heure où les effectifs sont insuffisants pour monter un grand ballet (encore que) et où l'esthétique classique est assez battue en brèche. Pourtant, on ne peut comprendre une relecture qu'à condition d'avoir déjà lu la version originelle. En attendant celle-ci, qu'il faudrait au répertoire du Capitole, , la directrice de la compagnie, a pris un chemin de traverse en passant commande non pas à un chorégraphe contemporain (comme l'avait fait sans convaincre le Ballet du Rhin, ou comme l'a fait avec talent  Angelin Preljocaj pour sa troupe) mais à trois chorégraphes d'aujourd'hui qui devaient lui proposer leur vision du cygne.

Cette demande a été faite à trois artistes aux esthétiques différentes : , le régional de l'étape originaire de Montauban mais qui danse et chorégraphie dans le monde entier et surtout aux Etats-Unis, mais encore jamais pour la France, a une culture de danseur classique ; Jann Gallois (nouvelle codirectrice de l'Agora, Cité Internationale de la Danse de Montpellier) vient du hip hop, et le tandem constitué de la Basque   et de l'Italien installé en Espagne a une formation classique devenue contemporaine. Alors que donne, au final, ce sujet imposé et démultiplié ? Il faut pour en juger tenir compte de cette seconde ligne directrice, très intelligente, le recours pour les trois oeuvres à la même scénographe et costumière, Silke Fischer, et au même créateur de lumières, Johannes Schadl.

Chacun est allé dans des directions assez différentes, mais dans une esthétique chorégraphique assez proche, un même refus du narratif, et des choix musicaux qui sont également assez proches. Ce parti-pris permet un délié dans la soirée qui est assez agréable. Cygne blanc ou cygne noir ? Tendresse du blanc ou effroi du noir ? Recours ou non à la mère et à Rothbart ? Raconter une histoire ou conter une atmosphère ? Les pistes sont infinies…

a choisi la tentante esthétique des cygnes blancs, dans une maitrise totale des formes et du mouvement. Le rideau se lève sur des cygnes placés en V, prêts à l'envol, exactement comme dans le Swan Lake de Matthew Bourne, dont on retrouve d'ailleurs certaines poses (le bras cassé au-dessus de la tête rappelant le bec des cygnes, les sauts virils, la blancheur de costumes stylisés dans une nuit profonde) mais avec une mixité hommes-femmes que l'on n'avait pas chez Matthew Bourne. Puis, ces créatures s'ébrouent, et cherchent leur marque dans un univers assez effrayant, celui du cosmos, (ou de la vie terrestre  effrayante) identifié par une installation en néon rappelant astucieusement la Constellation du Cygne. Vêtus d'une redingote blanche stylisée mais bleutées dans le bas, rappelant subtilement les nuances de couleurs des plumes, les danseurs se dévêtissent ensuite, comme une mise à nu, mise à mort. L'usage des pointes pour les filles, permet une belle inventivité technique que , habitué à travailler pour de grandes compagnies classiques, maitrise fort bien. Les lignes, les géométries, les énergies sont impeccables. Et si la partition du Finlandais Einojuhani Rautavaara n'est pas transcendante, les chants d'oiseaux inclus habitent bien le sujet. Nicolas Blanc a donc bien respecté la commande, ce qui n'est pas le cas de .

On attendait évidemment cette jeune prodige du hip hop qui signe ici sa toute première création pour une compagnie classique. Dommage qu'elle n'ait pas transmis son savoir chorégraphique personnel, car ce qu'elle offre aux quatre danseurs choisis (nombre restreint et là aussi, c'est dommage de n'avoir pas fait travailler plus de danseurs) reste assez banal. Deux hommes et deux femmes en jupes se lèvent très joliment du sol, dans un bel univers rosé avec quelques roseaux dans le fond, et ne se lâchent pas pendant longtemps, comme dans ses autres œuvres, se tenant par la main, enchainés comme chez Crystal Pite, mais en version quatuor. Puis, ils s'élèvent, se portent, tournoient comme une lévitation mystique. C'est plutôt beau, mais cette vision très incantatoire (l'œuvre est d'ailleurs titrée Incantation) ne traite pas en profondeur le sujet du « Lac des cygnes », pas plus que ses références chorégraphiques, ce que l'on peut regretter. Même si l'on doit admettre que l'effet esthétique est là, et le public l'a adoptée.

 

Vient enfin le Black Bird du couple Ansa-Bacovich, un vrai travail soigné et réfléchi. La première image, très forte, donne à voir une installation au sol rappelant la courbure en triangle des ailes de cygne ou les ailes du Concorde, c'est selon. Une main en sort, les corps surgissent et s'ensuivent 30 minutes magistrales, où les 19 danseurs tout de noir vêtus (mais avec des costumes différents pour chacun) se cherchent, s'épient, se rejettent, sur pointes pour les filles, telle une meute effrayante mais toujours très stylisée. Rothbart rode, deux filles s'enroulent, Forsythe n'est pas très loin dans ce déhanchement exagéré (l'une des danseuses, avec sa coupe au carré, n'est pas sans rappeler Sylvie Guillem à la création d'In the Middle somewhat Elevated). Le tout sur la musique maligne de Owen Belton (musicien apprécié des chorégraphes, notamment Crystal Pite) qui, à partir de musiques acoustiques ou électroniques, reprend quelques mesures du Lac des Cygnes, immédiatement reconnaissables, pour mieux « splitter » sur d'autres sons. On aurait d'ailleurs aimé que la partition de Tchaïkovski fasse aussi partie de ce sujet imposé. Le résultat final est un beau travail chorégraphique, bien servi par les danseurs, et magnifiquement décliné par la scénographe-costumière, et son éclairagiste en attendant, un jour, de pouvoir montrer au public d'où pouvait bien venir tout cela.

Crédits photographiques : © David Herrero

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