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La production monumentale Nureyev, en première à Berlin

Le a fait un joli pied de nez au Bolchoï, en programmant, en grandes pompes, Nureyev. Un ballet qui avait connu une première avortée en juillet 2017 à Moscou, puis avait été interdit en 2022 par les autorités russes sous prétexte de « propagande LGBT ». Autour du metteur en scène et dissident , coiffé de son éternelle casquette, s'est reconstituée une petite équipe d'exilés trendy, pour présenter presque à l'identique ce ballet phare.

Par où commencer ? Il faut bien avouer que condenser la vie de (Nureyev en russe) en deux heures n'est pas une mince affaire ! a demandé à (à la chorégraphie) et à (à la partition) de mettre en lumière les étapes clé de la vie de l'étoile et chorégraphe russe. Résultat : une œuvre monumentale réunissant plus de 140 artistes, danseurs, musiciens, chanteurs et figurants. On remonte chronologiquement le cours de la carrière de Noureev, de sa formation à l'Académie de Ballet Vaganova à Saint Petersbourg (première scène jolie mais fouillie) à son passage médiatisé à l'Ouest en 1961 à Paris, sans oublier ses rencontres avec et . Les scènes se suivent à un rythme effréné, les transformations s'opèrent habilement sur un plateau en perpétuel mouvement. Des images poignantes.

Pour incarner le « seigneur de la danse », le soliste brésilien de 28 ans , qui a démissionné du Bolchoï et fui la Russie après l'invasion de l'Ukraine en 2022, apparaît comme le choix parfait. Une technique explosive, des pirouettes d'une grande propreté, une interprétation habitée. Néanmoins, le physique androgyne du danseur n'est pas en accord avec une certaine virilité que dégageait Noureev. Soares n'arrive pas à transpirer ce tempérament bouillonnant et fougueux que l'on connaissait bien à Rudik le rebelle. Même lorsque Soares crie sur son corps de ballet au second acte, lui reprochant de n'être pas à la hauteur de ce qu'il est, on n'y croit pas vraiment. En revanche, il excelle lors de la scène finale, évasive, quand Noureev l'intemporel, marqué par la maladie, traverse lentement la scène, pour aller diriger l'orchestre.

Tout au long de la pièce, en maître de cérémonie, l'acteur mène avec brio la vente aux enchères des biens de Noureev. Biron se fait également lecteur de lignes signées Charles Jude ou Laurent Hilaire. Il occupe cependant peut-être une place trop importante dans la mise en scène, desservant le propos. Puis, vient la scène tant attendue du shooting photo de Richard Avedon (également interprété par Biron). Soares se dénude pendant que Noureev se dévoile sur un cliché, entièrement nu. Censuré à Moscou, ganz ok à Berlin ! Le premier acte se termine par un duo d'une grande intimité entre Rudik et Erik (Bruhn). Cigarette à la main, le danseur canadien incarne un Erik d'une extrême précision. Une fluidité de mouvement qui envoûte.

Le deuxième acte s'ouvre, tout en éclat, sur un pas de deux très aérien entre et (fabuleuse ). Le chorégraphe se joue habilement du vocabulaire classique en le ponctuant de passages au sol (qui vaut un collant troué à une danseuse…) et de portés décalés néo-classiques. Le dernier du pas de deux est même presque rock'n'roll ! On sent qu'il tient à cœur à Possokhov de faire quelques clins d'œil à des œuvres de répertoire. On a bien sûr reconnu Marguerite et Armand de Frederick Ashton lorsque Salenko s'étend sur une chaise longue. Avec justesse, le chorégraphe arrive à s'inspirer du langage alambiqué de Noureev tout en l'épurant et le lissant. En cela, Possokhov demeure plus un ingénieux maître de ballet qu'un chorégraphe de génie.

Puis, nous offre un joli solo tout en retenue, mais pas inoubliable, pour évoquer deux ballerines chères à Noureev : Alla Ossipenko et Natalia Makarova. On part ensuite dans un délire digne du Roi Soleil que Noureev se pensait être un peu, au sein duquel d'innombrables musiciens, danseurs, figurants et chanteurs peuplent la scène pour un spectacle on ne peut plus « m'as-tu vu ». Même le savoir-faire des costumiers devient visible lorsqu'ils foulent les planches pour changer à maintes reprises dans une mini loge installée sur scène.

Mais après la grandeur s'ensuit souvent la décadence. Noureev, malade, enrôle le costume de Pierrot, avant que la scène finale ne fasse surgir les ombres de La Bayadère, dernière production du danseur pour le Ballet de l'Opéra de Paris. Sur scène, 15 danseuses (au lieu de 32 dans le ballet de répertoire) arpentent une ligne sinueuse en arabesques penchées. Puis 15 danseurs viennent s'intégrer succinctement aux lignes jusqu'à former les fameuses rangées parallèles. Des chorégraphies distinctes, la féminine de Petipa/Noureev et la masculine de Possokhov, se réunissent en une infinie osmose. Merveilleux. Également exceptionnelle, la composition de qui fait s'entremêler les thèmes de Giselle ou de Raymonda, du Lac des Cygnes ou de La Belle au Bois Dormant en passant par des accords dissonants et des notes totalement jazzy. Un régal.

Le directeur du Staatsballlett Berlin, , signe avec Nurejew un exploit, au cœur de la capitale officieuse de l'opposition russe. En fin stratège, Spuck sait attirer les projecteurs à lui avec justesse et il sait, surtout, s'en donner les moyens. Le lui reprocher, en ces temps de crises, serait malvenu. Force d'attraction ou non, les directeurs des plus grands Staatsballett allemands n'ont pas voulu rater cette première. Même José Martinez de l'Opéra de Paris a répondu présent à l'invitation. L'ovation à la fin du spectacle souligne également l'amour désormais inconditionnel du public berlinois envers son ballet. Notez que ce public provient pour beaucoup de Charlottengrad, surnom donné au quartier de Charlottenburg où se situe le Deutsche Oper et où vivent énormément de Russes, dissidents ou non d'ailleurs.

Il est important de se poser toutefois deux questions : voyons-nous la danse comme un art du divertissement ou comme un art qui véhicule des valeurs essentielles ? Si l'on tend vers la seconde définition, ce que le Staatsballett prétend en continuant, par exemple, de censurer le ballet Casse-Noisette pour raison d'assimilation culturelle, il n'est pas logique et de mauvais goût de laisser suspendre le portrait de Staline dans le studio de l'Ecole Vaganova. Deux poids, deux mesures ! Second bémol : la communauté ukrainienne berlinoise n'a pas répondu présente à cette première, jugée trop russe à ses yeux. Peut-être aurait-il été préférable de demander à Alexei Ratmansky de chorégraphier un ballet sur Serge Lifar, avec une version remasterisée de La Cigarette dansée par Olga Smirnova ? Cela n'aurait plus été alors un menu pied de nez à Poutine et à son Bolchoï, mais un savoureux croche pied.

Crédits photographiques : © Carlos Quezada

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