En dépit d'une polémique lancée par le Collectif Action Palestine appelant au boycott du concert du Quatuor Jérusalem, la Société de Musique a maintenu son programme. Pour le plus grand bonheur d'un public qui a assisté à l'un des plus beaux moments musicaux de cette saison.
Au programme, le prestigieux Quatuor Jérusalem, fondé en 1996. Le premier violon Alexander Pavlovsky, le second Sergei Bresler et le violoncelliste Kyril Zlotnikov ont derrière eux trente ans de vie musicale commune, de travail, de répétitions, d'esprit commun devant les compositeurs qu'ils servent. Trente ans pour toucher à la perfection. Une perfection qu'ils partagent avec l'altiste (et chef d'orchestre) Alexander Gordon, intégré au quatuor en octobre 2025 après qu'Ori Kam a quitté l'ensemble après 15 ans de résidence aux côtés des fondateurs.
Ce que le Quatuor Jérusalem montre lors de ce concert s'apparente à l'œuvre de l'horloger. À ces montres à complication dont le nombre de rouages, de cliquets, de pivots, d'enchevêtrements subtils et calculés de pièces de mécanique, nous fait prendre conscience du génie humain. Toute cette ingénierie, tout ces savoirs accumulés, toutes ces heures de patient travail, pour que l'heure que nous lisons sur un cadran soit aussi précise que possible. La précision de la seconde est plus importante pour l'horloger que pour les pauvres utilisateurs que nous sommes. Le Quatuor Jérusalen est dans cette démarche. Horloger de la musique.
Avec les Quatuors op. 76 de Joseph Haydn, dès les premières notes de l'Allegro con spirito, le Quatuor Jérusalem nous fait goûter la plénitude, l'intensité et la gravité de ses cordes. L'écriture musicale de Haydn, ce « Lever de soleil » comme est sous-titré ce premier mouvement, nous plonge dans une poésie intense et contemplative. Elle suggère sans peine ces images que nous avons tous vécues de la magie d'un lever de l'aube. Sous les cordes du Quatuor Jérusalem, l'interprétation de ces quelques signes couchés sur une feuille de papier fait paraître ce soleil avec une bouleversante évidence. Ces quelques mesures rejoignent les ocres des tableaux de William Turner. Les musiciens nous emmènent dans leur voyage musical avec une fascination constante. Du coin de l'œil, on les observe se lover dans la musique. Ils sont les maîtres de l'instant. L'Adagio est sublimé, le Quatuor Jérusalem profitant de l'admirable acoustique de la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds pour d'impalpables pianissimos, pour forcer l'intimité de l'œuvre avec le public. Dans le Menuetto comme dans le Finale, le Quatuor Jérusalem continue d'offrir une interprétation sensible où les nombreux traits de virtuosité restent investis d'une musicalité de chaque instant. Cette vingtaine de minutes de si belle musique est saluée par une ovation unanime telle qu'elle surprend les quatre musiciens eux-mêmes.
Avec le Quatuor à cordes no. 1 «Sonate à Kreutzer» de Leoš Janáček, le changement d'ambiance est total quand bien même le Quatuor Jérusalem continue d'offrir une prestation de haut vol. Ici, ce sont d'incroyables couleurs musicales qui meublent l'espace de ce quatuor imaginé par le compositeur tchèque à partir d'une nouvelle tragique de Lev Nicolaïevitch Tolstoï. Si l'interprétation du Quatuor Jérusalem reste fascinante autant qu'irréprochable, les émotions laissées par la précédente prestation sont encore trop intensément ancrées pour entrer pleinement dans celles de cette œuvre. Tout au plus peut-on célébrer l'incroyable énergie développée par chaque musiciens dans cette interprétation, témoin les crins se détachant de la virole des archets.
Après l'entracte, le Quatuor Jérusalem s'allie à la pianiste Elisabeth Leonskaja pour le Quintette pour piano et cordes no. 2 en la majeur, op. 81 d'Antonín Dvořák. Attaquant en patronne le célèbre quintette, la pianiste impose une ampleur de son qui perdurera tout au long de l'interprétation. Le Quatuor est visiblement mis à l'épreuve pour fournir un volume sonore conséquent. Soudain, après quelques mesures du premier mouvement, tout s'arrête : le premier violon Alexander Pavlovsky, vient de casser une corde. Sortant de scène pour remédier à cet incident, Elisabeth Leonskaja entonne l'andante de la Sonate pour piano no. 16 en do majeur KV 545 de Mozart. L'occasion impromptue d'apprécier le toucher miraculeux et la musicalité profonde de la pianiste. Un moment suspendu. Cet intermède offert comme un amuse-bouche, comme le pianotage d'une mélodie presque enfantine, est en réalité un message émotionnel bouleversant du grand art qui habite la soliste russe.
Quand reprend le quintette, rien ne semble s'être passé ; on reste dans l'impression d'une continuité musicale sans faille. Pourtant, si tout est admirablement joué, la magie qui a habité les premiers instants de ce concert, voire les premières mesures du quintette semblent s'être dissipée. Le je-ne-sais-quoi qui fait l'indicible, l'inexplicable moment artistique s'est éloigné inexorablement laissant place à l'irréprochable grande expérience des interprètes capables de satisfaire leur auditoire sans que la touche de génie interprétatif ne laisse apparaître son absence.
Elisabeth Leonskaja et le Quatuor Jérusalem sont acclamés avant d'offrir un superbe Andante du Quintette en fa mineur op. 34 de Johannes Brahms en bis.