L'Ensemble intercontemporain dirigé par Pascal Rophé a rendu hommage au compositeur italien qui fête ses 70 ans cette année, avec cinq de ses œuvres majeures dont une en création mondiale.
Avec plus de 150 œuvres à son catalogue, Luca Francesconi a développé une écriture personnelle à la lisière du son et du sens, complexe et virtuose, chatoyante et expressive, puisant ce qu'elle a de plus authentique dans des sources nourricières diversifiées tout en s'en affranchissant. Ce « portrait » en cinq tableaux présente plusieurs facettes de son œuvre, pièces composées entre 1994 et 2025, dont la dernière Daedalus II est une découverte, donnée en création mondiale.
Éric-Maria Couturier inaugure en solo la soirée, avec Secousse-Action pour violoncelle, composée pour lui en 2020, sur un matériau emprunté à Unexpected End of Formula que l'on entendra en ouverture de seconde partie. Ici le compositeur prend avec une certaine dérision tout autant qu'avec déférence envers Helmut Lachenmann ses techniques éprouvées au point d'être maintes fois imitées. Entravée au départ dans le décousu apparent de bruits et de sons, la pièce trouve son issue dans la saturation à force d'accumulation, qui la conduit à l'explosion, le musicien libérant dans un magnétique corps à corps avec son instrument un déchaînement physique et sonore amplifié par la vocifération et les sifflements.
Après cette mise en bouche à la saveur puissante, retour vers le passé avec Etymo, pour soprano, orchestre de chambre et électronique, composée en 1994, d'après des textes de Charles Baudelaire. Dans le fil (plus ou moins droit) de la démarche de Luciano Berio dont Luca Francesconi a suivi l'enseignement, l'œuvre interroge non seulement les rapports de la parole et de la musique, à partir de la phrase « Dîtes, qu'avez-vous vu? » du poème Le Voyage, génératrice d'une construction formelle à partir de ses proportions internes, mais aussi les liens entre les approches phonétique, sémantique et poétique du mot, né d'un souffle et atomisé en particules dans le premier volet, ensuite parlé, laissant progressivement apparaître son sens, puis dans le troisième volet, au cœur d'un tissu orchestral riche et complexe, devenant poétique, devenant chant en dialogue avec les instruments, dont la longue ligne se déploie dans un registre vocal d'une grande étendue. Effets de démultiplication, intime combinaison de l'électronique et de l'instrumental donnent à l'œuvre une profondeur de champ, une aura harmonique où la voix semble trouver davantage qu'un écrin, son origine peut-être, ou son miroir. Exaltée juste avant la coda, son expression devient théâtrale, culminant dans une vocifération, mais c'est parlée qu'elle conclut l'œuvre avec « aujourd'hui 26 mars 2026, j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécilité », extrait des Journaux intimes du poète. Une œuvre qui en rien datée demeure captivante, sublimée par les renversantes vocalises Yeree Suh.
Inspirée du message d'erreur que le logiciel Excel affiche lorsque la formule demandée est invalide, Unexpected End of Formula pour violoncelle et ensemble (2008) est une œuvre que le compositeur qualifie de délibérément caricaturale. Le choix de son titre est en effet une « référence ironique » aux épigones qui copient Helmut Lachenmann et son esthétique concrète instrumentale. Procédant par empilement de couches sonores nées de divisions successives de l'orchestre, la pièce devient de plus en plus dense et intense, le violoncelle d'abord prisonnier de son bruyant environnement acoustique, s'en libère comme d'un cocon géant, se muant grâce aux effets de l'électronique en guitare électrique, agissant comme un « transformateur ». Multipliant acrobaties et cascades sonores, Éric-Maria Couturier, charismatique virtuose, et ses acolytes percussionnistes rivalisent d'énergie au fil de cette œuvre électrisante, riche en couleurs…dionysiaque !
Changement de plateau pour Moscow-Run (2019) : deux pianos libérés de leurs couvercles sont disposés côte à côte, les pianistes dos au public. Ils font face aux deux percussionnistes, l'un derrière le marimba, l'autre le vibraphone. Cette gémellité est utilisée par le compositeur pour « explorer les limites de la perception », cette « zone liminaire où une masse de molécules en mouvement rapide et régulier commence à s'agglomérer pour créer une forme », nous explique-t-il. À l'intérieur d'une écriture serrée et continue, telle un essaim sonore, un dessin mélodique apparaît et se transforme, une rythmicité naît. Colorée de bois et de métal, une texture chatoyante habille cette pièce habilement écrite qui laisse peu de place aux silences, procédant par boucles répétitives propre à la musique minimaliste dans un effet kaléidoscopique des plus subtils.
Comme Daedalus I, écrite en 2017, Daedalus II composée l'an dernier et donnée ici en création mondiale, rend hommage à Pierre Boulez, quoique dédiée à Daniel Barenboim. D'ailleurs, comme elle également, l'œuvre reprend l'effectif de Dérive 1 (flûte, clarinette, percussion, piano, violon, violoncelle) dont elle emprunte à ses haxacordes la matière. Le labyrinthe, ici celui de Hampton Court (XVIIe siècle), inspire sa structure formelle. Image apollinienne de l'ordre, du construit, il égare néanmoins, et conduit à la folie. Mais ici une folie créatrice des plus enthousiasmantes. Les solos virtuoses de la flûte que Sophie Cherrier déroule avec la plus grande aisance s'insèrent dans l'écriture transparente de cette pièce au contrepoint clair. Quelque chose de léger et gracile en émane, des accélérations et leurs vagues sonores laissent place à des séquences plus paisibles. L'élément mélodique est très présent : à la flûte mais aussi par exemple au violoncelle, lorsque sa mélopée sombre et mélancolique s'unit aux broderies de la flûte dans son registre grave, le piano ponctuant d'accords. Les lignes et les éléments discontinus de la pièce, suivant une dialectique attraction/éloignement, finissent par se rassembler au point médian d'une coda à l'atmosphère contemplative et mystérieuse, que des clapotis aquatiques viennent agrémenter de leur délicate sonorité.
L'œuvre est longuement applaudie, comme le compositeur qui a quitté la console pour, mains jointes, remercier le public et les musiciens de l'Intercontemporain. Sous la direction pointue de Pascal Rophé, ils nous ont donné à entendre une musique réjouissante pour l'esprit et les sens, dont la vitalité et la richesse sonore sont indéniablement sources de joie et de plaisir.