Le Théâtre du Châtelet accueille pour quelques jours Afanador, une création de Marcos Morau et La Veronal pour les danseurs du Ballet national d'Espagne. Entre kitsch et expressionnisme, ce ballet s'inspire de l'univers du photographe Ruvén Afanador.
Le chorégraphe espagnol Marcos Morau étoffe son répertoire de ballets avec cette commande passée par Rubén Olmo, directeur du Ballet national d'Espagne depuis 2019. Un spectacle grandiloquent et ambitieux qui s'inspire des travaux du photographe américano-colombien Ruvén Afanador, auteur de deux livres remarqués sur l'Andalousie et son folklore flamenco et torero, Ángel gitano : hommes de flamenco et Mil besos. Il y a une vingtaine d'années, le photographe des stars qui travaille entre autres pour Vogue, Vanity Fair ou le New York Times s'installe en Andalousie pour réaliser une séance de prises de vue consacrée aux fondements de la culture espagnole : le flamenco, la tauromachie et la religion. Comme à son habitude, notamment dans le cadre des projets menés pour sa compagnie La Veronal (Sonoma, Folkå) Marcos Morau puise dans cette imagerie sombre et contrastée, en noir et blanc, pour construire avec Afanador, créé le 1er décembre 2023 au Teatro de la Maestranza, à Séville, un véritable ballet flamenco contemporain.
Tous les symboles de l'Andalousie sont présents mais disproportionnés : le flamenco et ses tables de cabaret, l'éventail, le châle et les tacones de la danseuse, la montera (chapeau noir), la taille étranglée du torero et même la silhouette du taureau. C'est une Andalousie de formes découpées, comme le taureau que l'on trouve sur le bord des autoroutes, qui se dessine sous nos yeux, à la façon d'un William Kentridge devenu soudain addict à la palette graphique. Éventail surdimensionné, chorus line de zapateados, flamencas évaporées dans les loges, rangée serrée de chaises de tablao. Une esthétique entre drag queens et freaks reprise telle quelle par le chorégraphe, qui reproduit les sculptures de chaises et de fourches dressées ou la très longue chevelure noire d'une femme à son balcon.
Petit-fils de photographe ayant lui-même étudié la photographie, le chorégraphe s'est aussi inspiré de l'univers de la photo présent non seulement à travers le noir et blanc, mais aussi à travers les accessoires du studio : les projecteurs, les écrans blancs et la loge de maquillage. Le personnage du photographe lui-même est érigé en vedette et sa relation aux femmes est celle d'un séducteur. Comme souvent, et notamment dans son dernier opus, Études, pour le Ballet de l'Opéra de Paris, le chorégraphe affectionne les scènes de groupe : femmes dans les loges, bouquet de corps réunis autour d'une table à la Boléro, unissons en ligne pour un classique flamenco démultiplié.
Mais la narration de ce qui n'est absolument pas un biopic n'a pas vraiment le temps de se développer. Marcos Morau multiplie les séquences et les tableaux dans un foisonnement étourdissant, mais sans doute un peu vain. Aussi virtuose soit-elle, une scène chasse l'autre, et la rétine ne fixe plus qu'un froissement de jupe à volants ou le mouvement d'un éventail qui passe de main en main. Il s'agit donc plus d'une succession d'images saisissantes, comme les pages d'un livre de photos que l'on feuilletterai au salon…