Au Deutsche Oper Berlin, les Strauss chez Tobias Kratzer : une thérapie de couple très réussie.
Après La Femme sans ombre, et avant Hélène l'Egyptienne, le huitième opéra de Richard Strauss, Intermezzo, devait, comme son titre l'indique, marquer une pause dans un catalogue jusque là des plus inspirés. Les straussiens les plus fervents ne cachent guère leur circonspection face à cette « comédie bourgeoise avec interludes symphoniques », ni même leur doute relatif à un déficit d'inspiration augurant des titres (le splendide point final Capriccio excepté) appelés à succéder à cette ouvrage-charnière. Pauline, épouse du compositeur, était l'héroïne de cet « opéra domestique », croquée par son propre mari en musique mais aussi en mots, puisque le compositeur, après avoir refusé l'esquisse jugée trop à charge d'Hofmannsthal, avait signé lui-même le livret d'un opéra dans lequel il brossait le tableau de sa vie de compositeur : sa carrière (son Robert Storch est chef d'orchestre), son couple (sa Christine une ex-cantatrice ayant, comme Pauline de Ahna, sacrifié sa carrière pour celle de son mari), et même, MacGuffin de l'intrigue, le quiproquo amoureux qui faillit briser leur union.
Intermezzo doit au volcanique tempérament de Pauline de Ahna d'avoir quasiment inauguré un genre opératique : la conversation en musique. Le brillantissime orchestre du compositeur du Chevalier à la rose ne peut effectivement « en placer une » que lors des magnifiques interludes ponctuant la logorrhée chantée treize scènes durant. La vision du DVD, sans sous-titres français (faut-il en déduire que Coréens et Japonais sont de plus fervents straussiens ?) n'est ainsi pas de tout repos, qui intime à la navigation entre v.o. allemande et sous-titres anglais.
La merveilleuse maestria narrative de Tobias Kratzer (fluidité scénographique, intelligence vidéographique), pallie heureusement ce handicap. Sa lecture aussi fine que vacharde du monde musical (la célèbre partie de skat) fait taire dans l'œuf la moindre contestation de l'actualisation contemporaine d'un propos tenu au début du XXᵉ siècle, comme la transposition de l'accident de luge (une des scènes les plus connotées de l'opéra) en accident de voiture. Et même face au grand écart semblant vouloir, comme pour le précédent Arabella, rendre à Hofmannsthal ce qui a failli être à Hofmannsthal : délaissée par son mari parti recueillir sa minute de gloire à l'Opéra, Madame Storch fait davantage que louer une chambre à l'opportuniste Baron chargé d'égayer sa solitude. On ne sait que louer le plus : de la foultitude des idées, exposées avec un naturel confondant dans le décor idéalement stylisé de Rainer Sellmaier (des coulisses du Deutsche Oper à l'intérieur d'une carlingue) à la générosité de la direction d'acteurs envers le moins rôle, chanté ou parlé : même la très épisodique Cuisinière Fanny ne donne sa part du gâteau au fil d'une représentation déclenchant nombre d'éclats de rire. Mais c'est surtout le petit Franzl, l'enfant du couple qui bénéficie du regard le plus sagace du metteur en scène : indifférent à la tempête sentimentale de la mère, déjà clone du père, il serre contre lui, non sa maman esseulée, mais la partition que son papa dirige loin du foyer : celle d'Intermezzo, bien sûr. Cette même partition que le très roué Kratzer utilise ensuite pour faire avaler à Christine les couleuvres du dévouement féminin, son compositeur de mari les lui faisant chanter conducteur en main.
Savoureuse comédienne, Maria Bengtsson maîtrise les montagnes russes d'un rôle qui n'a rien à envier à celles gravies par Salomé, Elektra, Marie-Thérèse ou Ariane, comme le rappelle avec humour Kratzer en faisant revêtir à Christine les oripeaux de ces grandes figures straussiennes, l'hilarante irruption chez le Notaire de Christine-Elektra (hache en main!) parachevant cette grande variété d'humeurs peu égales. Entre rigidité et séduction, Philip Jekal est superbe lui aussi en mari défendant sa femme envers et contre tous. Petite frappe dépourvue de classe, Thomas Blondelle complète avec toute la veulerie requise ce trio bizarrement assorti. De l'Anna d'Anna Schoeck au Notaire de Markus Brück, la distribution est remarquable, à l'aune de la direction passionnée et torrentueuse, voire dansante, de Donald Runnicles à la tête de l'Orchestre du Deutsche Oper, comme on peut le constater de visu avec le filmage sans fausse note de Götz Filenius.
Comme toujours avec le grand metteur en scène allemand, le final surprend, qui, en réunissant Père Mère et Enfant sur trois niveaux bien distincts, ouvre en grand les vannes de l'émotion, comme du spectaculaire, faisant taire pour longtemps les réserves relatives à cet opéra peu vu. Un finale exemplaire dont l'on se dit qu'il aurait bouleversé la première intéressée : on imagine vraiment mal Pauline de Ahna, au terme de la splendide lecture de Tobias Kratzer, déclarer, comme elle le fit après la première en 1924: « Ca ne vaut pas un clou ! ».