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Intermezzo de Richard Strauss à Bâle : la vie en rose d’un héros

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Bâle. Theater Basel. 19-V-2021. Richard Strauss (1864-1949) : Intermezzo, une comédie bourgeoise avec intermèdes symphoniques en deux acte sur un livret du compositeur. Mise en scène et décor: Herbert Fristch. Costumes : Victoria Behr. Lumière : Roland Edrich. Avec : Günter Papendell (baryton), Hofkapellmeister Robert Storch ; Flurina Stucki (soprano), Christine. Kali Hardwick (soprano), Anna ; Michael Laurenz (ténor), Baron Lummer ; Hubert Wild (baryton), Notaire ; Jasmin Etezadzadeh (mezzo-soprano), la Femme du notaire ; Karl-Heinz Brandt (ténor), Kapellmeister Stroh ; Andrew Murphy (basse), Conseiller commercial ; Mkhanyiseli Mlombi (baryton), Chanteur ; Ena Pongrac (mezzo-soprano), Resi ; Raphael Clamer (rôle parlé), Diener ; Moritz Emil Rehlen (rôle parlé), le fils. Sinfonieorchester Basel, direction : Clemens Heil

Une fois encore Bâle sort des sentiers battus en programmant la rarissime « comédie bourgeoise » de Strauss.


« Ca ne vaut pas un clou ! » trancha, au sortir de la première, à Dresde, en 1924, Pauline de Ahna, ex-cantatrice et épouse du compositeur, dont la complaisance pour la musique de son mari ne pouvait jamais (loin s’en fallût !) être prise en défaut. L’on sera plus objectif : Intermezzo est un bijou. Serti dans l’écrin bâlois, il brille de mille feux. Cette conversation en musique suivant le débit parlé (procédé parfois horripilant, en l’occurrence parfaitement adapté au contexte) préfigure le sublime Capriccio. Strauss, auteur du livret (il avait refusé l’esquisse à charge de Hofmannsthal), nous convie à pénétrer une fois encore, après la première indiscrétion de Sinfonia Domestica (1904), dans sa stricte intimité.

Intermezzo est un auto-portrait pas aussi distancié que l’on a bien voulu le faire accroire. Bien sûr le héros n’est pas mais Robert Storch. Sa femme ne se prénomme pas Pauline mais Christine. En revanche lui est bel et bien chef d’orchestre et compositeur (les citations défilent : Rheingold, Freischütz…) fou de skat, elle bel et bien la maîtresse de maison dont l’amour porté à son mari servit d’alibi à l’omnipotence générale. Et l’un et l’autre ont bel et bien survécu au quiproquo qui a failli briser trois décennies d’une union indéfectible : un jour, une lettre arriva chez les Strauss, la lettre d’une femme amoureuse qui avait confondu deux patronymes (Strauss et Stansky) comme ici (Storch et Stroh) ! Tous aux abris : après Salomé et Elektra, voici Christine !

Intermezzo est un opéra en deux actes de 2h40, composé de treize scènes et de presqu’autant d’intermèdes orchestraux dans lesquels le génie mélodique du compositeur, bridé par la loquacité de ses héros, peut se libérer à loisir. Strauss offre aux humeurs de son épouse grand format orchestral, grand format vocal : Intermezzo exige un ahurissant sens du rythme, un ambitus lyrique d’autant plus conséquent que la conversation en musique, au vu du caractère bien trempé de l’héroïne, se fait rarement sur le mode du chuchotement !

Dominé par les rotations d’un abat-jour géant qui l’éclaire de chaleureux halos lumineux, le plateau est une immense surface rectangulaire à tout faire, autour d’une seule idée : l’intimité. Surgissant du néant, et dupliqués par le sol réfléchissant, les personnages s’y mirent, y dansent, y patinent, y skient… Pas davantage d’accessoires. Tout tourne (tournette aidant) autour d’un piano à queue. Un piano à queue…rose ! Du même rose que celui de la robe de chambre matelassée de Madame ! Une vie en rose ? Plutôt Une vie de héros, pour reprendre le dernier auto-portrait en musique du compositeur. Le regard mi-tendre mi-vachard qu’il pose sur son épouse est sans concession. Il fait tout de même dire aux compagnons de skat de Storch : « Quelle horreur ! Elle est épouvantable ! Vous avez le plaisir de ne pas la connaître…». Plus loin, il avoue que le caractère prompt à s’échauffer d’icelle le mène au bord de la folie. Mais tout sera bien qui finira bien. Strauss finira sa vie avec Pauline (il lui aura dédié ses plus beaux lieder, aura fait de sa Femme sans ombre le tract le plus grandiose en faveur du mariage). Et Storch avec Christine. Dans Intermezzo, Strauss laisse éclater son lyrisme amoureux dans un finale sans équivoque qui voit la conversation en musique se transformer en grand opéra tandis qu’Herbert Fritsch préfère demander à Storch, au lieu de prendre Christine dans ses bras comme l’y enjoignent les didascalies, de s’empresser de replonger dans la composition, après qu’il aura laissé au « dragon » le dernier mot : «Nous formons vraiment ce qu’on appelle un couple heureux. »

Très séduisant dans son élégant dépouillement, l’espace scénique est un véritable défi pour les chanteurs auxquels le metteur en scène demande une perpétuelle inventivité physique. La scène de skat (sans cartes) est une parodie de comédie musicale façon Frères Jacques. La scène aux sports d’hiver est confiée à la grâce et à l’humour d’un seul skieur qui est aussi le baryton incarnant le Baron Lummer. Un unique comédien (Raphael Clamer) à la gestique chaplinesque s’empare des trois rôles parlés dévolus à la domesticité. Dernier choix savoureux : Fritsch demande à l’interprète de Storch, la gestique d’un fou de musique, semblant composer la musique qui sourd de la fosse incluse dans la plateau en même temps qu’on l’entend la chanter. Superbement éclairé par Roland Edrich, le spectacle bénéficie aussi de la distanciation classieuse des costumes de Victoria Behr.

Le couple vedette est brillant. Écrasant, omniprésent, dévorant, le rôle de Christine (créé par Lotte Lehmann) est repris sans effort apparent par , chanteuse d’un abattage vocal assez proche de celui que Lucia Popp apporta à l’enregistrement de Savallisch. Günther Papendell séduit avec un Storch de luxe dont le timbre puissant et l’élocution en font un diseur à la Fischer-Dieskau. est parfait en Baron Lummer, pitoyable opportuniste préférant Richard Clayderman à Gerschwin (dont la Rhapsodie in blue ouvre et referme le spectacle). La partie de skat est jouée et chantée par un trio de complices précis et joueur (, , , ). , insolente Anna que Molière n’aurait pas reniée, maîtrise elle aussi les codes de la conversation en musique. Le jeune Moritz Emil Rehlen joue l’enfant de la balle en devenir (stupeur maternelle !) Sous la baguette de , le Sinfonieorchester Basel aborde de front le torrent straussien, et, même si les couleurs arborées accusent certains traits de cordes éperdus, certains rugissements cuivrés mal dégrossis, c’est le plaisir immense d’entendre sonner en direct la virtuose partition qui l’emporte.

On avait quitté le Theater Basel le jour de sa fermeture en octobre dernier sur le paysage de désolation du Saint-François d’Assise de Messiaen vu par Benedikt Peter. Quel contraste pour sa réouverture avec le monde chromatique d’Herbert Fritsch ! Et quelle providentielle production pour faire oublier la grisaille encore ambiante : un hall sans bar, sans fioritures, sans photos géantes des spectacles passés, sans bandes-annonces des spectacles à venir… sa distanciation draconienne au niveau du seul parterre, sa jauge limitée à 50 spectateurs. Oui, quel émerveillement, au lever de rideau, entre le gris de cet univers post-pandémique et la palette multicolore que le metteur en scène applique sur cette Sinfonia Domestica parlée !

Crédits photographiques © Thomas Aurin

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Bâle. Theater Basel. 19-V-2021. Richard Strauss (1864-1949) : Intermezzo, une comédie bourgeoise avec intermèdes symphoniques en deux acte sur un livret du compositeur. Mise en scène et décor: Herbert Fristch. Costumes : Victoria Behr. Lumière : Roland Edrich. Avec : Günter Papendell (baryton), Hofkapellmeister Robert Storch ; Flurina Stucki (soprano), Christine. Kali Hardwick (soprano), Anna ; Michael Laurenz (ténor), Baron Lummer ; Hubert Wild (baryton), Notaire ; Jasmin Etezadzadeh (mezzo-soprano), la Femme du notaire ; Karl-Heinz Brandt (ténor), Kapellmeister Stroh ; Andrew Murphy (basse), Conseiller commercial ; Mkhanyiseli Mlombi (baryton), Chanteur ; Ena Pongrac (mezzo-soprano), Resi ; Raphael Clamer (rôle parlé), Diener ; Moritz Emil Rehlen (rôle parlé), le fils. Sinfonieorchester Basel, direction : Clemens Heil

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