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Un Or du Rhin exubérant et complexe pour une nouvelle ère à Salzbourg

Kirill Serebrennikov et font le spectacle à la Felsenreitschule, avec un splendide .

Pour son retour au festival de Pâques, l'orchestre n'a pas lésiné sur les moyens avec cette première étape d'un Ring prévu en cinq ans (2028 étant consacré à Moïse et Aron). La mise en scène de Kirill Serebrennikov n'est pas faite pour plaire aux gardiens du temple, mais elle est certainement faite pour les amateurs de théâtre musical exigeant. La scène hors norme de la Felsenreitschule, très large, très haute, peu profonde, sans dégagements, cintres ni dessous, a fait échouer bien des metteurs en scène de talent ; Serebrennikov s'en empare avec un naturel confondant, créant un relief noir qui donne un rythme en toute discrétion, et en l'animant à la fois par des écrans au-dessus de la scène, par de multiples accessoires de toute nature, et par un luxe de figurants et danseurs qui n'entament heureusement pas la lisibilité de l'espace scénique.

Les écrans, pendant une bonne partie de la soirée, montrent un homme nu, couvert de terre, un masque sur le visage, courir dans les paysages désolés de l'Islande, le berceau même des mythes nordiques réinventés par Wagner. On comprend vite que l'homme en question n'est autre qu'Alberich, dont le double sur scène est chanté par : la mise en scène demande beaucoup de lui, ce sauvage qui découvre dans la douleur les affres de la civilisation, et le chant s'en ressent par moments, mais le personnage n'en est pas moins fascinant.

Serebrennikov joue le jeu d'un dépaysement complet pour ce spectacle : il y a l'Islande, mais il y a aussi l'Afrique, à vrai dire plus des clichés sur l'Afrique telle qu'on pouvait se la représenter à l'époque de Wagner qu'une vision contemporaine. Le metteur en scène est apparemment aussi collectionneur, et il utilise sur scène des objets de sa propre collection, masques et statues diverses du genre de ceux que l'Europe a découverts il y a 150 ans sous le nom d' »Art nègre » – on pourrait croire à une lecture critique comme celle qu'effectuent aujourd'hui les musées ethnologiques attachés à donner à voir le contexte colonial violent qui a amené ces objets parmi nous, mais c'est semble-t-il une fausse piste. L'Afrique vivante est tout de même présente sur scène avec les danseurs de la compagnie congolaise Baninga de Delavallet Bidiefono. Ils animent par exemple la scène lors de la descente de Wotan à Nibelheim, même s'il faut de bons yeux pour distinguer leurs costumes noirs sur le fond noir de la scène.

Ce retour au primitif peut faire penser à ce que Peter Konwitschny avait proposé pour son propre Or du Rhin à Dortmund à force de peaux de bêtes, mais la perspective de Serebrennikov est très loin de cette ironie malicieuse : il revient aux origines de la civilisation, aux origines de l'art difficile de vivre ensemble malgré la différence. Les costumes blancs des dieux, qui ne manquent pas de modèles historiques, le fait que d'autres dressent pour eux les plates-formes sur lesquelles ils se placent, établissent dès l'abord leur prétention à la supériorité. Il y a de quoi réfléchir, sans aucun doute, dans ce que propose Serebrennikov ; pourtant, ce qu'on en retiendra avant tout, plutôt qu'une explication globale du monde et/ou du Ring, c'est ce plaisir presque enfantin de la magie du théâtre.

Tout comme en 1967, Wotan est incarné par un chanteur qu'on n'attendait vraiment pas dans ce rôle : à l'époque c'était Dietrich Fischer-Dieskau, en 2026 , un de ses plus légitimes successeurs. Gerhaher trouve dans le rôle toute la fluidité et le naturel qui faisaient défaut à son devancier ; le pari est cette fois une éclatante réussite, aussi bien du strict point de vue du chant que de l'incarnation théâtrale. Sans doute le partenariat avec lui est-il d'une grande aide, mais on ne le sent jamais à la limite de ses moyens : le timbre reste glorieux, la diction a la clarté du Lied, mais rien ne sonne jamais sur-articulé. La qualité du timbre n'est jamais mise en péril par la nécessité de se faire entendre. Bien sûr, a la sagesse de ne pas aborder les Wotan suivants (ce sera Christopher Maltman pour La Walkyrie), mais il faut espérer que cette prise de rôle aura des suites au-delà de ces trois représentations salzbourgeoises.

Le troisième personnage central de la soirée est Loge, chanté avec un peu moins de présence vocale par : il a beaucoup à faire scéniquement, et Serebrennikov lui donne une présence visuelle considérable. Le reste de la distribution est inégal, y compris au sein des géants et au sein des filles du Rhin. La distribution féminine, notamment en Fricka et en Erda, est globablement plus solide que la distribution masculine, mais il est vrai que l'acoustique de la Felsenreitschule ne favorise pas les chanteurs. L'essentiel, cependant, se passe dans la fosse.

Si rare qu'il soit à l'opéra, l' n'en est pas à ses débuts avec le Ring, que Karajan lui-même avait mis au programme des premiers festivals de Pâques, avant que Simon Rattle l'emmène en Provence pour un surprenant partenariat avec le festival d'Aix à partir de 2006. Il faut bien avouer que les merveilles de la fosse nous font par moments un peu oublier ce qui se passe sur scène ; la lecture dynamique et théâtrale de va pourtant bien avec le foisonnement scénique orchestré par Serebrennikov, tout en gardant fermement en main les paramètres musicaux. Cela fait vingt-cinq ans que Petrenko dirige le Ring, depuis son premier poste au modeste théâtre de Meiningen, en passant par Bayreuth et Munich. Ici, il continue à privilégier des tempi rapides, pour à peine plus de deux heures et quart, au bénéfice de la vie théâtrale et non d'une obsession de l'urgence. Et ce sans que la qualité des textures et des couleurs orchestrales en soit jamais sacrifiée : Petrenko n'a pas l'obsession de pousser une interprétation à tout prix personnelle, il sait laisser jouer avec la plus grande liberté ses excellents musiciens sans jamais perdre la vision d'ensemble et le sens de la continuité.

On attend la suite avec impatience, à la fois pour ce miracle orchestral et pour la mise en scène de Serebrennikov : ce qu'il a établi dans ce prologue est naturellement appelé à évoluer dans le monde nouveau de La Walkyrie, et on peut s'attendre à de nouvelles surprises pour ce nouveau volet.

Crédits photographiques © Frol Podlesny

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