Reinoud Van Mechelen poursuit son exploration des tragédies lyriques méconnues. Après Céphale et Procris d'Elisabeth Jacquet de la Guerre, voici le premier opéra de Joseph-François Salomon, qui décrit le triste destin de Médée et Jason.
On sait peu de choses de Salomon, né à Toulon en 1649 et formé à la maîtrise d'Aix-en-Provence avant de faire une carrière de joueur de viole et de clavecin dans l'entourage de la reine Marie-Thérèse puis à Versailles. Il nous laisse deux tragédies lyriques, héritières du style lullyste. La première, Médée et Jason, date de 1713 (le compositeur avait alors plus de 60 ans) et elle connut à l'époque un grand succès ; elle fut régulièrement reprise au répertoire de l'Académie Royale dans la première moitié du siècle, subissant plusieurs aménagements de la partition. Benoît Dratwicki, du Centre de Musique Baroque de Versailles, a restauré les parties manquantes de la première version de l'œuvre en croisant toutes les sources, pour nous donner à entendre l'opéra tel qu'il fut à sa création. Le livret est signé par l'abbé Pellegrin, le futur librettiste de Rameau. L'œuvre frappe d'emblée par son intensité dramatique, portée par la terrible vengeance de la maléfique Médée. Vingt ans plus tôt, Charpentier avait magistralement dépeint la magicienne, mais Salomon va plus loin en caractérisant Jason et Créuse de façon plus subtile. La puissance orchestrale rappelle celle de Marin Marais, et fait de cette œuvre une charnière entre Lully et Rameau, accompagnant ainsi une transition esthétique majeure.
Le ton est donné dès l'ouverture, avec force bruits de guerre. La menace du drame est omniprésente, même pendant les divertissements. L'orchestre est traité comme un protagoniste de l'action ; l'ensemble A nocte temporis se révèle remarquable dans la caractérisation des affects, et les percussions de Marie-Ange Petit soulignent à l'envi les épisodes belliqueux. Reinoud Van Mechelen dirige son ensemble avec une belle énergie, comme il l'avait fait dans Pygmalion de Rameau et Céphale et Procris d'Elisabeth Jacquet de la Guerre. Les danses sont particulièrement réussies. Dans le rôle de Jason, d'une belle subtilité psychologique, sa voix de ténor fait merveille. Melissa Petit incarne une Créuse touchante, et la scène du songe qui annonce le drame à l'acte II est particulièrement poignante. Toute la distribution vocale est excellente, avec une mention spéciale pour la basse Cyril Costanzo dans les rôles de Créon et Apollon. Une réserve cependant pour la mezzo-soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur en Médée, qui a l'ampleur nécessaire au rôle mais parfois des accents plus wagnériens que baroques. Sa scène de fureur jalouse de l'acte III n'est pas tout à fait en phase avec le personnage. Une fois de plus, c'est le Chœur de chambre de Namur, dirigé par Leonardo García-Alarcón, qui nous transporte par ses qualités vocales et expressives. Il est un véritable personage au coeur de la tragédie, et l'air « Vivons sans crainte » de l'acte V, rare épisode paisible au milieu du drame, est un grand moment de délicatesse. Une fin un peu abrupte nous laisse perplexes mais permet à Reinoud Van Michelen de conclure l'œuvre sur un pianissimo accompagné par la viole et le théorbe.
Ne nous laissons pas perturber par l'incongruité de l'iconographie fin XIXᵉ choisie pour illustrer la pochette de cet enregistrement : il s'agit bien là d'un opéra de la fin du règne de Louis XIV, qui offre une magistrale transition entre la tragédie lullyste et les futurs opéras de Rameau.