Suspendu entre rires et larmes, ce Guerre et Paix de Prokofiev mis en scène par Dmitri Tcherniakov rebat les cartes du temps et de l'Histoire…
Enfant chéri de Prokofiev malgré sa genèse tourmentée (1933-1959) plusieurs fois complété et révisé, soumis aux nombreux aléas de l'Histoire dont le dernier en date est l'invasion de l'Ukraine par la Russie mais aussi soumis à la censure qui insistait pour faire de cette œuvre-fleuve un monument à la gloire de l'héroïsme soviétique, l'opéra Guerre et Paix ne connut le triomphe qu'après le décès de son compositeur au terme d'un parcours aussi long et dramatique que celui du roman de Tolstoï (1878). Une question, aujourd'hui, se pose avec acuité : est-il encore possible de jouer une œuvre à ce point connotée, à une époque où l'agresseur n'est plus ni l'envahisseur français, ou allemand de 1941, mais bien la Russie ?
En février 2022, ce fut surtout le metteur en scène Dmitri Tcherniakov qui marqua des hésitations. Finalement le directeur général du Bayerische Staatsoper Serge Dorny, le directeur musical Vladimir Jurovski et le metteur en scène décidèrent d'un commun accord de poursuivre l'entreprise, non sans modifier les choix musicaux : alors que le projet initial prévoyait de présenter la version intégrale de l'œuvre, il fut décidé de produire la première version de l'opéra, avec des coupures importantes dans la seconde partie : les pages qui soulignaient le patriotisme ostentatoire exigé par les diktats des autorités soviétiques, auxquels le compositeur s'était soumis, ont été supprimées. Pour résumer brièvement, Guerre et paix n'est pas une œuvre historiquement exacte. Le roman de Tolstoï ne l'est pas non plus, et le livret (de Mira Mendelson-Prokofieva) l'est encore moins. L'expédient trouvé par Tcherniakov est machiavélique : annihiler la pompe idéologique de l'œuvre en la retournant contre elle-même. Dans un dispositif scénique unique, reconstitution de la salle des colonnes de la Maison des syndicats à Moscou, un grand groupe de personnes campe. Il s'agit d'un espace cérémoniel somptueux qui a accueilli des bals tsaristes, des conférences syndicales, des procès-spectacles et même des défilés de mode. Ces personnes vautrées sur la scène ne sont pas (insiste Tcherniakov) des réfugiés, mais on ne sait pas très bien qui elles sont. Ce qu'elles représentent est plus clair. Elles incarnent le peuple russe, menacé par la guerre et souffrant d'une sorte de syndrome de stress post-traumatique collectif. C'est « le reflet d'une société aliénée », une « foule immense dans un décor dystopique » engagée dans une « expérience psychologique qui finit mal ».
La première partie reste centrée sur les amours tumultueuses et contrariées de Natacha et Andrei au sein d'une société aristocratique déchue. La seconde partie, bien différente, montre une foule de plus en plus agressive, presque une émeute, chantant des hymnes patriotiques grandioses sur « l'âme russe » et « la défense de la mère patrie » avec des individus commençant à peindre des drapeaux russes sur leurs visages. Suivent alors différentes scènes dont la compréhension est aidée par la projection en fond de scène de nombreuses didascalies : la « bataille de Borodino », l'exécution des « réfugiés de Smolensk ». L'élément parodique et grotesque devient prédominant dans la présentation des personnages et la mise en scène : les généraux allemands sont dépeints de façon ridicule de même que le général Koutouzov, le commandant en chef qui mène l'armée contre Napoléon, décrit lui-même de manière à la fois burlesque et grotesque. La scène avec les généraux russes est coupée, nous amenant directement à Moscou pendant l'occupation française avec ses combats et ses incendies, conclus par une grande fête dansante et endiablée lors de laquelle Andrei désabusé se tirera une balle dans la poitrine au milieu de la confusion. L'agonie du héros voit le retour de Natacha pour une scène de réconciliation et de pardon assez émouvante, tandis que l'intronisation de Koutouzov se fait sur un tas de trophées de guerre accompagnée d'une fanfare guillerette…
De cette mise en scène riche, originale et quelque peu confuse (du fait du décor unique, de la pléthore de figurants et de chanteurs mal individualisés, ainsi que du télescopage temporel) ressortent quelques idées directrices : la Russie, loin d'être glorifiée ne sort pas grandie de cette histoire, de même que la guerre qui est dénoncée de façon parodique, la mesquinerie et la méchanceté sont également soulignées (d'Hélène Bezoukhova notamment), tout comme la capacité du peuple à dégénérer en une foule vicieuse et irréfléchie. Les grands hommes (Napoléon, Koutouzov) n'échappent pas à la critique, apparaissant comme de sinistres pantins. Seuls Natacha et Andrei recueillent notre empathie dans leur duo d'amour final, à l'instar de Pierre le franc-maçon, qui voit son rêve humaniste se déliter dans cette tourmente à la fois tragique et grand-guignolesque.
Malgré la pléthore de chanteurs-acteurs la distribution vocale est étonnamment homogène, qu'il s'agisse de la soprano Olga Kulchynska dans le rôle de la pétulante Natacha, du baryton Andrei Zhilikhovsky dans celui d'Andrei, du ténor Arsen Soghomonyan dans celui de Pierre, de la mezzo Alexandra Yangel (Sonia), de Violeta Urmana (Akhrossimova), de Bekhzod Davronov (Kuragin), Misha Schelomianski (Rostov) ou encore de Victoria Karbacheva (Hélène), Sergueï Leiferkus (Bokonsky) ou Alexander Roslavets (Balaga), Dmitri Ulyanov (Koutouzov) et Christina Bock dans le rôle de Bolkonskaya pour ne citer que les principaux… Sans oublier l'excellent chœur du Bayerische Staatsoper particulièrement sollicité.
Dans la fosse, Vladimir Jurowski fait montre de sa parfaite maîtrise de cette musique, livrant une prestation vibrante et colorée en parfaite symbiose et équilibre avec les chanteurs.
Au terme de cette production munichoise, au demeurant très réussie, une question reste en suspens : expurger l'œuvre de Prokofiev de tout ce qui pose problèmes à l'heure de l'invasion de l'Ukraine par la Russie est-il le meilleur choix possible ? Ne fallait-il pas, a contrario, politiser délibérément le propos en dénonçant toutes les guerres à visée impérialiste conduites par des personnalités mégalomaniaques qui abondent de nos jours… Ne fallait-il pas, alors, préférer le pamphlet à la farce et la réalité à la dystopie ? Chacun jugera en son âme et conscience.
Lire notre compte-rendu des représentations de 2023 :
La Guerre et la paix, le grand souffle de l'Histoire par Vladimir Jurowski