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La Straniera de Bellini à Karlsruhe, élégante mais sans théâtre

Une inutile version semi-scénique ne parvient pas à faire vivre une héroïne étrange, heureusement sauvée par la musique, chanteurs et orchestres unis.

La Straniera peut-elle affronter l'épreuve de la scène ? On ne peut pas dire que les scènes d'opéra soient très enclines à chercher une réponse à la question – le livret, il faut bien le dire, n'est pas un atout. Le Théâtre national de Karlsruhe a donc au moins le mérite de faire voir et entendre cette œuvre si rare, mais sans vouloir aller jusqu'au bout du problème : la « version semi-scénique » réalisée par Tobias Ribitzki semble tout faire pour éviter d'affronter le problème de cette histoire à bras le corps. Un des chanteurs, Matthias Wohlbrecht, joue aussi un rôle de narrateur, et sans doute il n'est pas inutile de faire comprendre au public qui est qui dans cette histoire où la moitié des personnages ne sont pas ce qu'ils semblent être, mais il le fait sur le ton de la farce, en complet décalage avec le ton de l'œuvre.

Il y a tout de même au cœur de cet opéra cette figure singulière de femme, cette « étrangère », celle qu'on appelle « la sorcière », cette femme qui s'est enfuie de sa prison dorée : si faible que soit le livret, un tel point de départ aurait mérité d'être exploité. Qui plus est, l'identité du spectacle est faite d'un cadre de scène façon théâtre romantique, dorures et velours bleu, et de costumes d'époque difficilement définissables mais « à l'ancienne » : visuellement non plus le choix n'a pas été fait de sortir du décoratif. Dans ces conditions, une pure version de concert aurait beaucoup mieux servi l'œuvre que cette manière perpétuelle de mettre l'œuvre à distance.

Faute de pouvoir espérer beaucoup d'émotion, on peut du moins trouver ici une confirmation des qualités musicales de l'œuvre, et ce en grande partie grâce à , qui aborde ce répertoire romantique avec toute son expérience du répertoire antérieur : le bel canto gagne toujours à être vu depuis Mozart et Rossini plutôt que depuis les décennies ultérieures. Cremonesi sait donc se saisir de la délicatesse de l'instrumentation pour privilégier le style sur l'effet – peut-être parfois aussi sur le théâtre, mais dans ce contexte on aurait mauvaise grâce à lui faire porter la responsabilité en la matière. En tout cas, il a su préparer cette distribution sans stars avec la même probité stylistique, celle qui justement fait souvent défaut aux stars qui s'essaient au bel canto. C'est d'abord le cas de l'héroïne elle-même, : non seulement la partition ne la met jamais en difficulté, mais elle nuance chaque phrase, fait le meilleur usage du souffle, tient le rythme avec toute la précision nécessaire. Son partenaire, , est presque sur les mêmes hauteurs, même si un certain manque de puissance limite parfois l'impact de son chant. Le reste de la distribution, très cohérent, montre bien l'importance du travail de préparation en équipe : on a entendu un très beau moment de musique, mais quel dommage qu'on se désintéresse si vite des personnages et de leur destin !

Crédits photographiques : © Felix Grünschloß

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