On a rencontré en terre andalouse la violoniste et directrice de l'Ensemble Des Équilibres Agnès Pyka qui parcourt l'Europe depuis septembre 2025 avec ses partenaires chambristes pour faire connaître, diffuser et partager la musique de notre temps ainsi que la création au féminin.
ResMusica : Agnès Pyka, vous êtes à l'origine du projet Trans Europe Express qui vous amène aujourd'hui à Séville. Quelle tournure prend l'aventure en Andalousie ?
Agnès Pyka : Nous sommes déjà venus une fois à Séville, en octobre 2025, avec des compositions autour du piano et nous avons redonné à cette occasion Movimento, la pièce d'Édith Canat de Chizy. Lorsque nous l'avons jouée en création le 28 septembre dernier à Champs-sur-Marne, nous avions comme partenaire un musée. À Séville, c'est avec le Zahir ensemble (sévillan) que nous collaborons, une phalange qui nous ressemble, abordant le grand répertoire de chambre comme la musique d'aujourd'hui, et qui valorise la création féminine. Il a développé des partenariats annexes avec le Conservatoire professionnel et le Conservatoire supérieur de Séville ainsi que les Université de Loyola et de Cicus avec lesquels nous avons pu travailler.
Nous avions déjà fait beaucoup de master-classes d'interprétation et de composition durant notre première résidence. On a donc cette fois centré notre activité sur l'atelier jeunes compositrices. Les cinq petites pièces de 3 à 4 minutes qu'elles ont composées a fait l'objet d'un workshop où elles ont été jouées en présence de leurs mentors et en interaction avec les interprètes qui peuvent aussi prodiguer leurs conseils en matière d'écriture instrumentale. Sont prévus également une conférence pour les élèves et étudiants instrumentistes avec les quatre compositrices présentes à Séville (Florentine Mulsant, Andrea Szigetvari, Anna Malek et Tímea Dragony), un concert pédagogique au Conservatoire Francisco Guerrero et un concert que nous allons donner pour clore cette seconde résidence avec le flûtiste Alfonso Rubio Marco et le clarinettiste Antonio Salguero de l'ensemble Zahir.
Chose importante également s'agissant d'une telle aventure, nous avons fait hier une dernière réunion touchant la question du bilan carbone de notre tournée : 48 tonnes de CO2 ont été comptabilisées, provenant de nos déplacements (avions, taxis) et ceux des publics, un aspect de notre activité dont on ne peut, bien évidemment, pas faire l'économie.
RM : Comment êtes-vous entrée en contact avec les deux compositrices espagnoles ?
AP : On a demandé à chaque partenaire du projet de nous proposer des noms de compositrices qui étaient actives et dont il appréciait le travail ; nous avons écouté les œuvres et en avons retenu deux par pays ; pour l'Espagne, il s'agit d'Anna Malek, compositrice, pianiste et cheffe d'orchestre, née en 1977 en Pologne et basée à Séville, qui a, parmi d'autres mentors, étudié avec Wolfgang Rihm et Marian Márquez, compositrice catalane née à Tarragone, à l'affiche avec son quintette pour trio à cordes, flûte et clarinette dans notre concert donné à Séville.
RM : Vous êtes en résidence durant une semaine avec vos musiciens et votre équipe administrative. Y-a-t-il, sur ce nouveau terrain d'échange et de collaboration, des spécificités andalouses ?
AP : Sur le plan musical proprement dit, le discours est similaire ; mais nous avons tous des façons un peu différentes de travailler ; les Espagnols aiment se mettre à la tâche très tôt le matin et empilent les activités dans leur journée, ce qui n'est pas forcément dans nos habitudes… nous avions eu une première expérience en octobre et je dois dire que les choses se passent beaucoup mieux lors de cette deuxième résidence ; la confiance s'est établie et l'adaptation a pu se faire plus rapidement. Doivent être prises en compte également les différences dans chacun des milieux où nous nous trouvons, concernant l'orientation des politiques culturelles d'une part et la place de la femme et de la compositrice dans le paysage de la création artistique. Et je dois dire que l'on ressent, en Andalousie comme partout ailleurs en Espagne, un engagement féministe, la terre ibérique étant considérée comme une référence en matière de droits des femmes en Europe.
RM : Quel public allez-vous toucher lors de votre résidence ?
AP : C'est d'abord un public scolaire et un auditoire d'étudiants des conservatoires que nous allons rencontrer et qui vont assister à la conférence et au concert pédagogique. Le concert du soir sera donné dans l'Institut culturel Cicus au centre de la ville, qui est en lien avec l'Université, un lieu superbe et fort accueillant qui devrait drainer les mélomanes, même si les préparatifs de la feria nous priveront peut-être d'une partie de nos aficionados. Notre désir en matière de diffusion, est, bien évidemment, d'inscrire notre action au sein de plus grosses structures, comme nous allons pouvoir le faire avec Mixture de Barcelone et la Fondation Mickiewicz de Pologne. Mais nous envisageons également de nous produire dans des lieux plus modestes, qui se donnent comme mission de programmer la musique d'aujourd'hui, et de fréquenter des endroits où il n'y a pas encore de formation musicale pour toucher d'autres publics.
RM : Vous être en effet en train de mettre sur pied une deuxième phase de cette odyssée Trans Europe Express, plus ambitieuse, qui comptera cette fois neuf pays…
AP : … dont je peux d'ores et déjà vous donner la liste : France, Malte, Espagne, Lettonie, Lituanie, Estonie, Mayotte, Ukraine et Pologne. Nous aimerions mettre l'accent sur le suivi de formation en matière de composition : concevoir une sorte de mentorat sur toute l'année où l'élève pourrait recevoir les conseils de plusieurs professeurs avec l'objectif de finaliser son travail. D'autres idées font leur chemin comme celles de créer un concours de composition ouvert sur l'Europe et, sinon un festival, du moins un temps fort annuel dans un lieu qui changerait chaque année : autant d'activités nouvelles qui nécessitent un soutien financier accru nous amenant aujourd'hui à rechercher des mécènes.
RM : Les programmations resteront-elles 100% féminines ?
AP : Les compositrices y seront toujours mises en avant mais nous accueillerons désormais des compositeurs. La politique de commandes reste la même (deux par pays), passées pour moitié à des compositeurs confirmés et pour l'autre moitié à de jeunes compositeurs en début de carrière. Nous devrions avoir plus de vingt partenaires et plusieurs ensembles associés avec lesquels nous partagerons la scène ; parmi eux, je peux déjà citer l'ensemble ukrainien 24 Kyiv, l'Ensemble U d'Estonie et le Quatuor de la Philharmonie de Vilnius.
RM : Comment se clôt la phase 1 du projet ?
AP : Au retour de Séville, nous enchaînons avec un concert à Saint Maximin puis nous irons à Malte pour terminer les activités pédagogiques, notamment les ateliers jeunes compositrices, et on termine à Saragosse avec des master-classes et deux concerts au Conservatoire Supérieur.
Il est prévu dans la foulée un enregistrement sous le label Klarthe où cinq, parmi les huit pièces commandées, pourront être gravées.
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