Le Trans Europe Express d’Agnès Pyka en terre ibérique
Sur le plateau de l'institut culturel Cicus situé au cœur du Barrio Santa Cruz de Séville, l'Ensemble Des Équilibres est au côté de ses partenaires sévillans (Zahir Ensemble) pour son concert de fin de résidence en Andalousie. Il affiche, en création espagnole, trois pièces de compositrices de notre temps que précède le Trio de Jean Cras.

Décédé à l'âge de 53 ans (1879-1932), Jean Cras a mené parallèlement un métier d'officier de marine et de compositeur, s'étant fait installer un piano dans la cabine de son bateau. Son Trio pour violon, alto et violoncelle en quatre mouvements qui débute le concert est une œuvre d'envergure dont l'écriture ciselée fait valoir tout à la fois le contrepoint et les subtilités harmoniques. Est-ce pour les couleurs andalouses du deuxième mouvement faisant appel aux échelles modales qu'a été choisi le Trio ? Les références à la guitare (pizzicati des cordes) et au chant populaire s'entendent également dans le troisième mouvement très enlevé, faisant office de scherzo, qui déclenche les applaudissements du public. Avec son fugato inaugural et ses canons laissant apprécier le jeu de nos trois interprètes, le final virtuose n'est pas moins galvanisant, dont les archets chauffés à blanc ne font qu'une bouchée.
La création au féminin

Dédié au répertoire musical de chambre des XXᵉ et XXIᵉ, l'Ensemble Des Équilibres et leur directrice (et violoniste) Agnès Pyka se sont également donnés comme mission de faire découvrir les talents féminins à l'échelle européenne via le Trans Europe Express, un projet qui court de septembre 2025 à avril 2026. Trois des quatre pays concernés sont représentés ce soir à travers des œuvres croisant librement les styles et les écritures d'aujourd'hui.
La compositrice hongroise Andrea Szigetvari a fondé la Société hongroise de Musique électroacoustique et enseigne aujourd'hui à l'Académie Liszt de Budapest. Elle est à la console de projection pour l'exécution de sa pièce mixte Harmoniques perturbées associant le trio à cordes et l'électronique. L'idée est de faire interagir les deux sources sonores et d'instaurer une complémentarité entre le jeu du trio et les échantillons sonores pré-enregistrés que projette en live la compositrice. Entre séquences improvisées et écriture fixée, la partie des cordes fait appel aux techniques de jeu étendues : granulations, sons bruités, constellations de points ou trames entretenues que prolonge et spatialise la source électroacoustique. L'espace est ici une troisième dimension qui participe de la dramaturgie sonore, dans une temporalité qui fluctue, resserrée ou étirée. La fusion opère et l'écoute se fait immersive, nous plongeant dans une fantasmagorie sonore qui s'adresse à l'imaginaire de chacun.

Le violon d'Agnès Pyka bénéficie d'une légère amplification, agissant comme une trace sonore et poétique dans la Sonate de concert pour violon seul de Florentine Mulsant. Présente dans les rangs du public, la compositrice française, très active sur la scène musicale et dont le catalogue compte aujourd'hui plus d'une centaine d'opus, vient sur scène pour nous parler de sa nouvelle pièce.
Cinquième d'un cycle de six Sonates pour violon seul (hommage à Bach ?), toutes écrites à l'adresse d'un ou d'une interprète, la pièce en trois mouvements est dédiée à Agnès Pyka qui aborde l'œuvre avec une autorité du geste et une conduite d'archet qui saisissent d'emblée. Balayant les cordes à vide du violon, le thème principal du Prélude est d'une belle envergure, déployant sa ligne dans des aigus lumineux et ouvrant grand le champ harmonique. Le deuxième volet, très concentré, expose un thème plutôt sombre et ses six variations enchaînées (un modèle formel qu'aime emprunter la compositrice) ramenant in fine la lumière (Bach demeure). L'énergie sourd d'un trémolo d'archet rageur dans le final « con fuoco » dont Agnès Pyka restitue tout à la fois la précision du trait et la vitalité de la trajectoire.
Marian Márquez est une compositrice catalane née à Tarragone et basée à Madrid. The Weight of Winter Light, son quintette inspiré par le très beau poème d'Emily Dickinson, There's a certain Slant of light ( « Il y a une certaine inclinaison de la lumière »), invite au côté du trio à cordes le flûtiste Alfonso Rubio Marco et le clarinettiste Antonio Salguero, membres du sévillan Zahir Ensemble. Prélevant certains mots-clés du poème (lumière hivernale, sceau du désespoir, etc.), la compositrice élabore sa trame narrative, entre aspérités du flux, bouffées de lyrisme, instances bruitées (souffle, tapping sur les clés) et trames statiques où fusionnent les lignes instrumentales. Une acoustique plus généreuse aurait sans doute conféré un supplément de sensualité aux recherches de timbre très fines menées par la compositrice. Le jeu des registres, les nuances colorées (bisbigliando des vents) autant que les silences éloquents qui fragmentent l'écriture modèlent cette « cavatine » à fleur de sensibilité qui visite les tréfonds de la pensée poétique.
Si la première phase de cette « odyssée sonore » avec l'Ensemble Des Équilibres est pratiquement accomplie, un second voyage s'organise dès à présent, toujours plus riche et plus aventureux, pour susciter les échanges, le partage et la diffusion de la création d'aujourd'hui.
Crédit photographique : © Cyril Le Tourneur d'Ison
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