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Premier enregistrement d’Ercole Amante, l’unique opéra d’Antonia Bembo

Avec son ensemble wurtembourgeois Il Gusto Barroco, le chef allemand Jörg Halubeck propose le premier enregistrement mondial de cet Ercole Amante d', enregistré lors de la création de l'ouvrage à Stuttgart en 2023, et qui sera repris à partir de la fin mai 2026 à l'Opéra Bastille, sous la direction de Leonardo García-Alarcón.

Directeur artistique de l'Internationale Händel-Akademie de Karlsruhe, enseignant la pratique des instruments à clavier historiques à la Musikhochschule de Stuttgart, mais avant tout claviériste et chef, Jörg Halubeck s'est aussi spécialisé dans la recherche et l'exhumation de partitions oubliées, notamment de compositeurs allemands du XVIIIᵉ siècle. C'est ainsi qu'il a découvert à la Bibliothèque Nationale de France le manuscrit autographe de l'unique opéra d'. Comme souvent, la partition incomplète, datant de 1707, ne comportait que quelques parties et le continuo. L'ouvrage n'avait jamais été représenté et plus de trois cents ans plus tard, il en a dirigé la reconstitution complète avant d'en assurer la création scénique.

La destinée d', fille de médecin, née Antonia Padoani vers 1640 en Vénétie, est quelque peu romanesque. Musicienne accomplie, elle fut élève de Francesco Cavalli et se perfectionna en chant avec le compositeur et guitariste Francesco Corbetta. Mariée à un riche patricien vénitien, Lorenzo Bembo, elle fut mère de trois enfants, mais dix-huit ans plus tard, elle fuit la violence de son mari sans obtenir de séparation officielle. Par l'entremise de Corbetta, elle se rend à Paris avec la suite du nouvel ambassadeur vénitien et se produit avec succès comme chanteuse à la cour où elle obtient l'attention bienveillante de Louis XIV. Ce dernier lui accorde une pension et l'asile dans une institution religieuse où, vivant recluse jusqu'à la fin de ses jours, elle peut s'adonner à la composition. En 1695, elle adresse au roi, un premier recueil de cantates en italien et en français.

Un sommeil de trois siècles à la BNF

La partition autographe de cet Ercole Amante était restée en l'état pendant près de trois siècles à la Bibliothèque Nationale de France. Antonia Bembo a repris un livret de Francesco Butti, écrit en 1662 pour Cavalli à l'occasion du mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse. On peut s'interroger sur l'opportunité d'une telle entreprise, sans commande, d'une compositrice de plus de soixante ans, qui n'a jamais été représentée. Peut-être s'agit-il d'un double hommage à son maître Cavalli et à son bienfaiteur Louis XIV ? Parfaitement au courant des goûts de l'époque et des controverses artistiques, même du fond de son couvent, Antonia Bembo réalise une synthèse entre les styles italien et français, en marge d'une querelle, qui s'étalera tout au long du XVIIIᵉ siècle.

Contemporain du Mitridate Eupatore d'Alessandro Scarlatti et du Trionfo del Sisnganno de Hændel, avec de flamboyants aria da capo, l'ouvrage d'Antonia Bembo, choisit une écriture proche du recitar cantando monteverdien avec des récitatifs expressifs et des airs brefs. Selon une atmosphère intime avec des chœurs élégants, les lamentos constituent de gracieuses élégies, dont un superbe sommeil à l'acte II. La partition ne donnant pas d'indications quant à l'orchestration, Guillem Borràs Garriga a imaginé une formation de chambre où les flûtes, les hautbois et les cordes dialoguent finement avec un continuo développé (clavecin, orgue, harpe, luth), dans une belle transparence de la texture musicale.

L'argument est une libre interprétation des exploits d'Hercule où passions amoureuses et intrigues divines se mêlent au long de cinq actes. Hercule cherche à séduire Iole, promise à Licco, tandis que son épouse Déjanire s'inquiète de cette infidélité.

Sous la direction de , l'ensemble sonne avec engagement et faste, malgré un effectif moins fourni que ceux des orchestres d'opéra français au début du XVIIIᵉ siècle. Mais les vents, bassons et traverso, rehaussent les airs en brio et le continuo, riche et varié, respire une belle expressivité.

La distribution de haut vol présente des voix homogènes, rompues à ce répertoire. campe avec autorité un Hercule à la voix affirmée, qui n'omet pas les nuances. La Iole aérienne d' montre une belle fraîcheur, tandis que la Déjanire d' est déchirante de désespoir. Le timbre chaleureux de fait merveille en Hyllo, particulièrement dans un duo déchirant avec sa mère Déjanire. La vibrante Giunone de tient dignement son rang face à la séduisante et sensuelle Vénus de .

Selon l'habitude du label germanique CPO, on regrette que la notice ne soit qu'en allemand et anglais.

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