Le CCN Ballet du Rhin fait escale au Théâtre de la Ville à Paris avec deux programmes, dont une double soirée composée de The Look, reprise d'une pièce de Sharon Eyal et de Ici, une création de Léo Lerus pour les danseurs de la compagnie alsacienne. Depuis la Guadeloupe, son île natale, le chorégraphe nous explique comment la nature et le groove influencent son travail.
ResMusica : Quel est votre parcours d'interprète, puis de chorégraphe à partir de 2010 ?
Léo Lerus : Je suis guadeloupéen. J'ai débuté la danse à un très jeune âge. C'était une évidence pour ma mère, à laquelle je n'ai pas vraiment laissé le choix. J'ai commencé à apprendre le gwo-ka, la danse guadeloupéenne. Si j'avais démarré avec des pliés, ma base serait très différente. Ma professeure de gwo-ka était Lena Blou qui a eu la folle idée de me présenter au Conservatoire de Paris. C'était assez culotté et elle a eu raison, car cela a fonctionné. Je suis entré au Conservatoire national supérieur de danse de Paris à 13 ans et j'y suis resté jusqu'au diplôme, à 18 ans.
« Je voulais essayer de forger quelque chose de clair en tant que chorégraphe noir, caribéen, guadeloupéen, contemporain. »
Mon premier engagement a été en Suède au Scuolas Danse Theater, puis en Norvège et à Copenhague. En 2003, j'ai rejoint Londres et la compagnie Wayne Mc Gregor, puis la Batsheva Dance Company à Tel Aviv en 2005. C'est là que j'ai senti que mon intérêt pour la danse allait au-delà de celui d'interprète. J'ai créé un collectif avec des amis de La Batsheva. Nous avions tous cette envie de partir de La Batsheva pour nous donner la possibilité de découvrir notre propre voix en tant que créateur. L'objectif était de créer ensemble.
Après ces années en Scandinavie, le manque de soleil, de lumière, la différence culturelle n'était pas simple pour moi. Le climat a joué. Mais depuis le conservatoire, j'aimais énormément le travail d'Ohad Naharin et la physicalité de sa danse, qui me parlait énormément. Je suis allé à Tel Aviv pour rendre visite à une amie et quand j'ai pris des cours de gaga, avec le reggae, cela m'a donné une forme d'ouverture au groove caribéen et une invitation à des choses de ma culture que je n'avais pas touché dans mon parcours en Europe. Je suis arrivé à un bon moment, où ils cherchaient des garçons et il y a eu un intérêt mutuel. Mais finalement, je ne suis resté que 3 ans à La Batsheva.
J'avais rencontré Sharon Eyal à La Batsheva, où elle était « house choregrapher ». Elle m'a annoncé qu'elle aussi quittait La Batsheva pour créer sa propre compagnie basée sur des projets et j'ai réussi à jongler avec les deux, ma propre compagnie et la collaboration avec Sharon Eyal. Une fois que j'ai fondé ma compagnie Zimarel en Guadeloupe, mon objectif a été de revenir travailler en Guadeloupe, pour y participer à l'essor culturel. Il y a eu un intérêt, une écoute et cela m'enthousiasmait. Je voulais essayer de forger quelque chose de clair en tant que chorégraphe noir, caribéen, guadeloupéen, contemporain. Je voulais rebondir par rapport au travail de Lena Blou.
« La difficulté d'être noir, non juif, en Israël m'a poussé à revendiquer aussi ma force identitaire et à faire ce retour en Guadeloupe. »
RM: Votre formation à la danse traditionnelle guadeloupéenne, le gwo-Ka a irrigué vos premières pièces, jusqu'à Entropie créé en 2019, pièce désormais transmise au CNSMDP. Quelle est la caractéristique de ce métissage avec la danse contemporaine que vous y avez introduit ?
LL : C'est un processus que je continue à questionner, adapter, articuler. Il y a eu plusieurs événements qui m'ont poussé à vouloir fouiller dans cette dimension. D'une part, le travail de Lena Blou qui disait qu'il y avait dans le gwo-ka un potentiel culturel et identitaire à développer. D'autre part, en Israël, j'étais dans un pays qui ne connaissait pas du tout la Guadeloupe. La difficulté d'être noir, non juif, en Israël m'a poussé à revendiquer aussi ma force identitaire et à faire ce retour en Guadeloupe.
Techniquement, je me repose sur le travail de Lena Blou qui a mis en avant les éléments techniques du gwo-ka : la versatilité des appuis de pied, le jeu de déséquilibre. Ce qui m'intéressait aussi c'était le jeu de groove, et sa spécificité dans l'espace caribéen. Temps de ressort, flexibilité du bassin, chaloupe. Les biguidis vont arriver dans la vie, mais le plus important c'est de ne pas tomber. Ce qui m'intéressait, ce n'était pas de faire du gwo-ka ou du lewoz pur, c'était où je pouvais amener le gwo-ka et essayer de trouver l'essence des choses. Pour que je puisse travailler avec des personnes qui ne connaissent pas ces techniques mais qui sentent cette spécificité et apprécient cette physicalité.
RM: De quelle manière avez-vous travaillé avec les étudiants du CNSMD ?
LL : J'ai une approche particulière de l'échauffement. Je pars des quatre points, omoplates et sacro-iliaque pour qu'il y ait une connexion entre eux. Dans le travail, nous essayons d'être présents au niveau de la colonne vertébrale pour être disponibles au niveau de la cage thoracique et trouver le groove. Malgré la manière de danser que je leur amène, il faut que les étudiants soient aussi dans cette écoute de groove, à la fois dans le sensoriel et dans l'action. Dès le début, ils avaient une attention de vouloir être à l'écoute sans être dans l'appropriation culturelle.
RM: Vous avez adapté Gounouj, créé en 2022 sur le site naturel de Grande Anse / Gros Morne en version pour plateau en 2024. Comment avez-vous réussi à rendre aussi vivante la nature dans cette pièce ?
LL : C'était là l'enjeu et ce n'était pas simple. En in situ il fallait amener le moins possible d'éléments techniques et laisser vivre la nature au sein de la pièce. Nous avions une démarche pleine d'humilité dans la prise de l'espace. A l'inverse, essayer de remplir l'espace d'un plateau avec tout cet environnement, cette spécificité de lumière, de couleurs, était un challenge. La créatrice lumières Chloé Bouju a réussi à faire sentir les rayons du soleil qui transpercent la canopée ou la perception du soleil couchant à la fin du spectacle. C'est pourquoi j'insiste pour qu'une partie de mes créations se passent en Guadeloupe où j'invite systématiquement les collaborateurs pour qu'ils s'immergent dedans.
RM: Comment vos racines guadeloupéennes nourrissent-elles votre travail chorégraphique aujourd'hui ? Caractérisent-elles votre danse ou cherchez-vous, au contraire, à vous en éloigner ?
LL : Toutes les spécificités qui sont une évidence en Guadeloupe me manquent quand je suis absent pendant de longues périodes : le chant des grenouilles, ce vert très particulier, la lumière. Cela me donne des indications… Le travail que je fais est à deux courants. En hexagone, je ramène cette spécificité musicale et cette physicalité guadeloupéenne. Et en Guadeloupe, je ramène un travail de déplacé, qui surprend certaines personnes, mais dans lequel ils retrouvent cependant tous les codes. Depuis deux ans, nous avons aussi mis en place avec ma compagnie des ateliers de musique, de danse et de conte dans des écoles rurales qui n'ont pas accès à la culture.
« Je suis le premier chorégraphe guadeloupéen invité à créer dans une institution. »
RM: De quelle manière avez-vous travaillé avec les danseurs du CCN Ballet du Rhin pour cette nouvelle création, Ici, pour l'Opéra national du Rhin ? Comment avez-vous trouvé la qualité de danse et recréé les spécificités du gwo-ka avec les danseurs ?
LL : C'était la première fois que je créais une pièce avec des danseurs qui n'étaient pas de ma compagnie. Il fallait que ce soit « en regard » avec la pièce de Sharon Eyal et l'exercice était assez compliqué. J'ai partagé avec eux le gwo-ka, la spécificité d'improvisation du lewoz, le biguidi et nous les avons utilisés dans la création. Je me suis surpris à leur apprendre encore plus de pas de gwo-ka pour leur amener de la matière très concrète. Avec des danseurs de répertoire qui sont confrontés à une telle diversité de styles, c'était important.
RM: Vous avez utilisé dans la musique des extraits sonores de deux cyclones qui ont frappé la Guadeloupe. Cette région du monde est-elle particulièrement vulnérable au changement climatique ? Souhaitiez-vous alerter sur cette fragilité dans la pièce ?
LL : Même dans Gounuj je parle de cette fragilité équilibre/déséquilibre. C'est ce que l'on vit aujourd'hui par rapport à la violence croissante des cyclones et à la prolifération des sargasses. Ici, nous avons une telle proximité avec la nature, mais la nature se révèle aussi d'une telle violence, que l'on ressent très fortement ces changements climatiques. Cela devient juste nécessaire d'en parler, car c'est la réalité.
Les danseurs n'ont jamais vécu une nuit avec un cyclone, mais j'ai partagé cette situation très personnelle que j'ai vécu avec ma famille. Cela leur a permis de se projeter, pour que cela soit concret pour eux. Je pense que je suis le premier chorégraphe guadeloupéen à créer quelque chose dans une telle institution et ils sentaient aussi que c'était quelque chose de marquant.
RM : Vous travaillez depuis 20 ans avec Sharon Eyal, d'abord à La Batsheva, puis en tant qu'assistant dans sa propre compagnie. Comment l'avez-vous aidé à choisir The Look pour compléter la soirée En regard actuellement en tournée ?
LL : Nous avons discuté avec Sharon Eyal de ce qui était possible. Elle était à l'écoute, mais j'étais aussi très ouvert. The Look est un tunnel et cela ne lâche pas. C'est très monochrome visuellement et elle tient l'unité du groupe jusqu'à la fin. Ma création Ici permettait d'imaginer une première partie qui pouvait emmener vers The Look. C'est pourquoi je suis parti de l'individu pour aller vers le collectif. Quand le cyclone arrive, le groupe ressent le besoin de forger une unité pour se protéger.