Longtemps oublié dans les cartons de la BnF à Paris, El Gitano por amor, opéra-comique de Manuel Garcia, fait une entrée remarquée sur la scène du Teatro de la Zarzuela à Madrid, dans une mise en scène d'Emilio Sagi, sous la direction musicale de Carlos Aragon.
Vers une reconnaissance tardive après un long oubli… El Gitano por amor connut une histoire pour le moins originale. Personnalité éclectique, à la fois ténor légendaire, compositeur, directeur de troupe, père de Maria Malibran et de Pauline Viardot, Manuel Garcia, né à Séville en 1775 et mort à Paris en 1832, eut une vie mouvementée partagée entre la France et l'Amérique. Après une série d'aventures extraordinaires dont le vol de tous ses biens dans une embuscade à Veracruz, il rejoint le vieux continent à Cadix et compose pendant la traversée El Gitano por amor. Arrivé à Paris, il conserva le manuscrit à son domicile au fond d'un tiroir jusqu'à ce que, après la mort de sa fille, tous les documents ne soient transférés à la Bibliothèque nationale de France où ils sont encore conservés aujourd'hui. Mais l'histoire du manuscrit, au demeurant aussi passionnante que l'opéra, aurait pu s'arrêter là si Carlos Aragon et le baryton Carlos Alvarez n'avaient choisi d'exhumer cette partition oubliée pour en effectuer la création deux cents ans plus tard en 2024 à Malaga dans une production reprise aujourd'hui à Madrid. Largement inspiré de Mozart (Les Noces) et du bel canto Rossinien (Le Barbier), El Gitano por amor introduit également dans cette espèce de patchwork opératique des éléments de la tonadilla espagnole qui en majorent encore le charme, l'originalité et la difficulté d'interprétation, avec nombre de fandangos, boléros et autres séguedilles.
L'histoire est centrée sur une jeune gitane, Rosita, belle, intelligente et vertueuse, élevée au sein d'une communauté qui parcourt les villes d'Espagne en chantant et en dansant. Un jeune noble la remarque un jour et en tombe éperdument amoureux. Pour se rapprocher de la belle, Hernando décide alors de renoncer à sa vie privilégiée et de devenir lui-même gitan. Également attirée par lui, Rosita pose une condition : il ne pourra l'épouser qu'après avoir vécu deux ans parmi les gitans et s'être imprégné de leur mode de vie, afin de prouver sa loyauté et son humilité. Durant cette période, le jeune homme vit diverses aventures et découvre les coutumes de la communauté, confronté aux injustices dont les gitans sont victimes en raison de leur réputation. Cependant, un malentendu et une fausse accusation de vol conduisent à son emprisonnement. Finalement, la vérité éclate : Rosita n'est pas gitane de naissance, mais une enfant enlevée à une famille noble. Ses origines révélées, elle et Hernando peuvent dès lors se marier, restaurant ainsi leur honneur et leur statut social sans renoncer entièrement à leur liberté intérieure. À travers cette histoire, Manuel Garcia, reprenant Cervantès, médite sur le véritable amour, la liberté, l'honneur et les préjugés sociaux, concluant que la véritable noblesse réside dans le cœur, non dans le sang.
Foin de ses interprétations savantes, Emilio Sagi choisit délibérément la comédie dans une lecture au premier degré, riche en quiproquos et travestissements, pleine de joie et d'émotion. La scénographie élégante de Daniel Bianco se décline en deux tableaux : au I un fond de scène décoré d'énormes fleurs colorées qui ne sont pas sans rappeler les costumes traditionnels de flamenco ; une salle rouge épurée contenant des fauteuils blancs au II, tout cela exacerbé par les superbes éclairages d'Eduardo Bravo, les costumes somptueux (blancs pour les aristocrates, rouges pour les gitans) signés Jesus Ruiz et les chorégraphies de Nuria Castejon.
Musicalement exigeante, comprenant de nombreux ensembles (parfaitement mis en place), la distribution vocale est homogène et de qualité. Suzana Nadejde incarne avec aisance, charme et pétulance toutes les facettes de son rôle de Rosita dans un profil vocal hybride alliant bel canto virtuose avec de vertigineuses vocalises, et langage mélodique imprégné d'accents andalous. Face à elle, Juan de Dios Mateos, un peu emprunté au début, trouve rapidement ses marques pour faire valoir son beau timbre de ténor lyrique. Rocio Faus en Inès illumine l'acte II par son grand air d'entrée, modèle de bel canto. Javier Povedano dans son rôle de baryton comique séduit tant par sa voix que par son implication scénique omniprésente. À ses cotés Begona Gomez incarne une Laura parfaitement convaincante, tandis que Pietro Spagnoli (Le Marquis) et Emilio Sanchez (Le Magistrat) impressionnent par la noblesse et le charisme de leur basse. A contrario, Jose Angel Florido (Manolo) est sans doute le maillon faible de cette remarquable distribution par le peu d'envergure de son ténor léger. Le Chœur du Teatro de la Zarzuela confirme une fois encore son statut d'ensemble de premier plan, par sa cohésion et sa justesse.
Dans la fosse, Carlos Aragón à la tête de l'Orchestre de la Communauté de Madrid évite toutes les chausse-trappes de cette partition hybride, en parfait équilibre avec les chanteurs pour faire de cette rareté opératique une réussite acclamée par le public.
Crédit photographique : © Javier et Elena del Real / Teatro de la Zarzuela