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Strasbourg : des Noces de Figaro sans surprise

Malgré un manque de profondeur dans la mise en scène et une interprétation musicale perfectible, les Noces de Figaro de Mozart continuent d'attirer le public et à le contenter.

L'Opéra national du Rhin n'est pas avare en Noces de Figaro. 2008 (avec notamment le splendide Comte Almaviva de Ludovic Tézier !) puis 2017 (avec une distribution et surtout une mise en scène nettement moins convaincantes), 2026, elles y reviennent avec une régularité presque métronomique. La parfaite imbrication du théâtre et de la musique, qui caractérise le chef d'œuvre de Mozart et Da Ponte, le justifie pleinement et fait toujours recette ; les cinq représentations prévues à Strasbourg plus deux à Mulhouse et une à Colmar se joueront à guichet fermé.

Pour cette nouvelle coproduction avec l'Opéra Orchestre national de Montpellier-Occitanie, la mise en scène est confiée à l'Anglaise , une habituée justement de Montpellier où elle fut en résidence durant la saison 2020-2021. Les décors modulaires et mobiles de Basia Bińkowska s'avèrent astucieux et parfaitement fonctionnels pour assurer l'enchaînement rapide et fluide des scènes et des lieux ainsi que les rebondissements et quiproquos de l'intrigue mais leur esthétique contemporaine (celle de la demeure ostentatoire aux murs laqués uniformément rouges d'un riche oligarque, sans goût ni style et où chacun passe son temps à boire et fumer) est convenue et passe-partout. Tout aussi actualisés, les costumes peu élégants (le jogging verdâtre de la Comtesse) de Mel Page différencient peu les puissants de leurs affidés, même si une armée de serviteurs discrète et en tenue de travail observe en permanence leurs agissements.

réussit par sa direction d'acteurs parfaitement huilée à rendre lisibles et crédibles les multiples retournements de situation de cette « folle journée ». Sans en faire un manifeste du mouvement #metoo, comme Netia Jones au Palais Garnier, elle montre dès l'ouverture les comportements prédateurs des hommes sur les femmes mais se refuse à les opposer de façon trop manichéenne. La scène du bal au troisième acte est aussi bien venue avec son chœur figé dans une danse au ralenti tandis que l'action parallèle se déroule à l'avant-scène. Comme tant d'autres avant elle, elle échoue cependant à clarifier le quatrième acte et ses échanges de costumes et de personnalités, qu'elle situe non pas entre les bosquets du parc mais autour des reliefs de la table du mariage de Suzanne et Figaro, en arguant que l'abus d'alcool et de substances plus illicites a troublé le jugement de chacun. Un acte qu'elle introduit curieusement par la danse solitaire d'une Barberine passablement éméchée sur fond musical d'une chanson de Nina Simone. Était-ce le seul moyen d'assurer sans hiatus le changement du décor ?

Si le comique des situations est ainsi efficace (et les rires du public à de nombreuses reprises en témoignent), le contexte modernisé et somme toute la sagesse de cette mise en scène font passer la subversion à la trappe, la critique et l'aspect même prérévolutionnaire tant de la pièce de Beaumarchais que du livret de Da Ponte, dont Mozart s'est d'évidence délecté. Difficile ici d'oublier Giorgio Strehler qui, dans des atours pourtant « d'époque », y parvenait si pleinement.

La distribution est jeune, en parfaite adéquation avec le physique des rôles et fait la part belle aux chanteurs français. Mais en corollaire elle se montre parfois un peu « verte » et trop hétérogène en qualité. Aucune réserve toutefois pour la Suzanne fraîche et pimpante de , délicieuse de spontanéité et d'aisance vocale et qui marque les esprits par son « Air des Marronniers » au tempo retenu et d'une indicible poésie. Il en va de même pour le Chérubin de , totalement crédible dans son sportswear d'adolescent et qui sait traduire dans ses attitudes et dans son chant tous les malaises de la puberté. Le Figaro de séduit par sa présence scénique, sa voix homogène et sonore et son émission franche et naturelle mais qu'il tend souvent à brutaliser.

En Comtesse, fait valoir une technique accomplie (très belle reprise mezza voce de « Done sono »), un legato soigné et une impressionnante autorité dans la colère ou les ensembles mais le timbre manque toutefois de rondeur, de pulpe, de suavité pour le rôle et, pris à froid, son premier air « Porgi, amor » passe inaperçu. Le Comte de déçoit plus nettement ; non par crédibilité et investissement scénique, ni même par qualité vocale, mais par un manque de projection flagrant dans le médium et le registre grave qui lui ôte toute autorité et le fait disparaître dans les ensembles. Annoncé souffrant, compense par son métier tandis que campe une Marcelline présente et solide à la voix un peu usée et privée de son air alternatif « Il capro et la capretta ». Choix des chanteurs ou du chef, de nombreux airs se voient agrémentés de variations ou d'aigus interpolés inhabituels sans que leur intérêt en soit forcément ravivé.

Pour les plus petits rôles, l'Opéra national du Rhin a de nouveau puisé parmi les artistes anciens ou actuels de son Opéra Studio. Avec sa silhouette dégingandée évoquant M. Hulot de Jacques Tati et son timbre piquant, est un cauteleux Don Basilio. Du Don Curzio acidulé de Pierre Romainville au Bartolo rustique et bonhomme de Dominic Burns, de la Barberine déjantée de Jessica Hopkins au duo des deux jeunes filles de Clémence Baïz et Stella Oïkonomou, tous assurent avec à propos leur partie tant scénique que vocale tout comme le Chœur de l'Opéra national du Rhin dans ses courtes interventions.

En fosse, l'Orchestre national de Mulhouse démontre à nouveau ses affinités avec la musique de Mozart. Le dynamisme et la précision d'articulation des cordes, la suavité des bois, la sécurité des vents y font toujours merveille avec une variété de couleurs remarquable et une homogénéité constante. La tâche n'a pas dû être si aisée avec la direction de . La cheffe allemande déploie en effet une énergie intense voire une brutalité du geste pour un résultat qui laisse dubitatif. Si l'avancée de spectacle et la vivacité sont parfaitement assurés, tout comme la retenue des moments plus recueillis, la violence des contrastes d'intensité ou des changements de tempo déstabilise souvent le plateau et occasionne de nombreux décalages, du moins en ce soir de première.

Pour un spectateur aguerri, il est vraisemblable que ces nouvelles Noces de Figaro sembleront un peu lisses et lui apporteront peu. En revanche, pour un public qui découvre l'œuvre ou qui n'a pas encore beaucoup de références, elles constituent une excellente entrée en matière. C'est ainsi qu'il faut probablement analyser les vivats sonores venus au rideau final des hauteurs du théâtre, là où prennent place traditionnellement les plus jeunes spectateurs, les étudiants ou les groupes scolaires plutôt que les abonnés. Ce succès public spontané et rafraîchissant est certainement la plus belle réussite de ce spectacle strasbourgeois.

Crédits photographiques: © Klara Beck

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