Les Arts Florissants en pleine forme pour Concerto Danzante, le nouveau programme du CCN Ballet de Lorraine créé pour quelques représentations à l'Opéra de Nancy. Autour de la forme concerto, deux ballets de Josepha Madoki et Maud Le Pladec que l'on pourra voir en juin à la Philharmonie de Paris, producteur du spectacle.
Avec Concerto Danzante, Theothime Langlois de Swarte et les 22 musiciens des Arts Florissants resserrés autour de lui dans la minuscule fosse de l'Opéra de Nancy font entendre pendant plus de deux heures les volutes suaves et la diversité de la forme concerto vénitienne, puis allemande, telle que le chef et violoniste a pu l'enregistrer avec son ensemble Le Consort dans un disque éblouissant (Clef d'Or ResMusica, Harmonia Mundi).
Outre Vivaldi, dont on écoute dans Garbo, chorégraphié par Josepha Madoki, le Concerto en ré majeur RV 230, le Concerto RV 813, des extraits du Concerto per Anna Maria RV 267a et la Ciaconna du Concerto a due Cori RV 583, le programme musical de cette première partie est complété de pièces de Giovanni Legrenzi, Marco Uccellini ou du maître à danser Gregorio Lambranzi, brillant écho vénitien aux sirènes hollywoodiennes de la chorégraphie.
Dans Ad Vitam Aeternam, dans lequel Maud Le Pladec affirme avoir voulu s'inspirer de la spiritualité de la musique, c'est le répertoire concertant de Bach qui se déploie dans sa grande variété, du Larghetto du Concerto en ré majeur pour clavecin BMV 972 (fantastique Béatrice Martin au clavier) au Concerto pour violon en mi majeur BWV 1042, en passant par la Fugue n°16 du Clavier bien tempéré et d'autres pièces célèbres du Kantor de Leipzig. Les cordes sont claires et enlevées et la basse continue limpide.
Ce programme musical ambitieux est un régal pour l'oreille, mais se révèle un poids pour les deux chorégraphes, forcées d'aller au-delà de leurs formats naturels (environ 30 minutes de danse), pour épouser celui imposé par la musique, dont chaque partie tend plutôt vers 45 minutes, ce qui est fort long quand le concept chorégraphique n'est pas assez solide ou inspiré.
C'est la première fois que Josepha Madocki, queen du waacking, chorégraphie sur de la musique baroque. Le waacking a pourtant beaucoup à voir avec la danse baroque, avec sa gestuelle ultra rythmée et ses ports de bras sophistiqués. Mais Josepha Madocki s'efforce d'aller au-delà d'une lecture superficielle et purement formelle de ce vocabulaire, en construisant la dramaturgie de Garbo autour d'un hommage à l'actrice hollywoodienne et à toutes ses contemporaines, de Marlène Dietrich à Joan Crawford.
Elle tente de s'affranchir progressivement des facilités des codes de la mode, explorées dans son dernier opus Haute Couture, et des figures imposées du monde du cinéma, comme le défilé sur tapis rouge ou le « photo call » façon Festival de Cannes, en mettant en espace d'autres formes de regroupements scéniques. Lignes, cercles, unissons dessinent ainsi une grille de mouvements collectifs dans lesquels les danseurs du CCN Ballet de Lorraine sont aussi à l'aise sur talons hauts que sur pointes. Il faut attendre les deux-tiers de la pièce et l'apparition d'accessoires comme les parapluies pour projecteurs pour qu'une autre grammaire formelle soit expérimentée par la chorégraphe : duos plus complexes, solos crânes ou agglomérations de corps.
C'est l'humour qui permet en définitive à Garbo de tirer son épingle du jeu. Comme dans The Concert, de Jerome Robbins, chaque personnage prend la pose et se prête à la caricature et à l'outrance des personnages habitués aux premiers rangs et aux crépitement des flashs. Là encore, les danseurs en costumes à paillettes signés Arturo Obegero, lunettes noires et fausses fourrures issues de stocks dormants des maisons de haute couture sont les stars d'un soir en hommage à la grande Greta.
Après l'entracte, l'ambiance aurait dû changer sur le plateau pour Ad Vitam Aeternam, la nouvelle pièce de Maud Le Pladec sur les concertos de Bach et la toute première créée pour les danseurs du CCN Ballet de Lorraine depuis son arrivée. Malgré un début accrocheur et séduisant entre esthétique drag et créatures de cabaret pour un solo sur « plateform shoes », c'est à nouveau à un vain miroir de la société du paraître que nous convie la chorégraphe et directrice du CCN Ballet de Lorraine. Si elle situe son propos dans une recherche de spiritualité inspirée par la musique de Bach, on cherche désespérément dans Ad Vitam Aeternam la transcendance et l'émotion que fait surgir la musique céleste depuis la fosse.
Malgré l'intention de la chorégraphie, où la vie et la mort se mêlent autour de compositions en croix et de rituels macabres et sophistiqués, on ne voit dans cette nouvelle pièce qu'une succession de tableaux et de formes chorégraphiques dont bien peu sont originaux. Les citations à d'autres chorégraphes y sont en effet nombreuses, de Kurt Joos à Crystal Pite, en passant par Roland Petit. Au lieu des divinités de l'Antiquité ou des personnages de la Divine Comédie évoqués dans le programme, c'est Marat assassiné – vu par le peintre David récemment exposé au Louvre – qui surgit comme une vision d'outre-tombe. On aurait aimé que la correspondance entre l'époque révolutionnaire et la fin du baroque soit creusée par la créatrice, qui s'est reposée sur sa costumière Jeanne Friot pour faire émerger des créatures aux identités indéterminées.
Là encore, sur pointes ou sur talons hauts, dans l'obscurité ou dans la lumière, les danseurs versatiles du CCN Ballet de Lorraine se coulent dans le moule qui leur est assigné : briller sans questionner, paraître sans être. Une superficialité au premier degré qui ne semble pas être en mesure de les nourrir sur le long terme, de leur permettre de se confronter comme artistes chorégraphiques à une diversité d'écritures ou de progresser grâce à des propositions plus exigeantes.