Ces Symphonies n°3 et n°8 d'Allan Pettersson par l'Orchestre symphonique de Norrköping et Christian Lindberg font doublon au sein du catalogue Bis avec les gravures de Leif Segerstam. Mais sur le plan interprétatif, cet album est le chaînon manquant qu'on attendait depuis dix ans.
Alors que Christian Lindberg et l'orchestre Norrköping poursuivaient leur audacieuse série d'enregistrements des symphonies d'Allan Pettersson, avec un succès critique à l'international mais aussi en Suède (le plus difficile à obtenir, tant la musique intense et protestataire de cet écorché vif détonne dans la consensuelle société scandinave), il y avait un obstacle : les deux meilleures portes d'entrée dans l'œuvre de Pettersson, les Symphonies n°7 et n°8, avaient déjà été gravées par Leif Segerstam avec le même orchestre et pour le même label. Vu la marginalité persistante de ce répertoire dans les salles de concert, la perspective d'un doublon dans le catalogue BIS paraissait bien improbable. Finalement, au vu des nombreuses récompenses critiques (y compris dans nos colonnes), Lindberg a pu convaincre orchestre et éditeur de mener le cycle à son terme. Des quatre symphonies restantes, les n°3, 8, 10 et 11, les deux réunies dans cet album étaient les plus attendues, et il ne reste plus que les fort âpres Dixième et Onzième Symphonies.
Dans la Symphonie n°8 (1968-1969) qui ouvre l'album, Christian Lindberg réalise peut-être mieux que dans tous ses autres enregistrements de ce cycle la quadrature du cercle entre mise en valeur analytique de l'orchestration, sens du mouvement et intensité de l'expression. Cas unique chez Pettersson, elle est en deux mouvements de tonalité également sombre, plus lyrique dans le premier et plus convulsive et traversée d'épouvante dans le second. Le premier mouvement s'ouvre par une longue et magnifique mélodie infinie de plus de deux minutes, suivie d'un lent crescendo qui culmine en un bref rayonnement solaire, et qui se transforme en d'autres états méditatifs et émotionnels, entre pureté enfantine et forces surhumaines qui semblent se conjuguer pour écraser notre part d'humanité. Le second mouvement commence par des accords graves et austères, funèbres, où l'angoisse est plus prégnante, d'une durée similaire de deux minutes, avant que les épisodes riches en cuivres, vents et percussions martiales se succèdent, quelque part entre champ de bataille, expressions de luttes intérieures terribles ou représentations d'éléments cosmiques en conflits. Passé le dernier climax, le plus impressionnant de tous, la résignation de l'épuisement et du regret s'écoule sur nous, mais toujours mêlée de lumière, de vie et somme toute d'espoir.
Cet enregistrement, le cinquième chronologiquement de la discographie, s'inscrit comme souvent avec Lindberg comme la nouvelle référence, ici en compagnie de deux gravures dont on ne voudra pas se séparer, celle historique de Sergiu Comissiona avec l'orchestre de Baltimore en 1977 (éditée à l'époque en LP chez… DG, jamais rééditée en CD ni sur les plateformes de streaming, elle est disponible sur YouTube), suivie par celui de Thomas Sanderling chez CPO avec l'Orchestre symphonique de la Radio de Berlin (en concert en 1984). Les enregistrements de Gerd Albrecht à Hambourg en 1994 (Orfeo), manquant de relief, et de Leif Segerstam en 1997 (BIS), plus coloré mais pêchant par un manque d'unité, sont secondaires. Comissiona est le plus lent (7′ de plus que Lindberg) et psychologiquement le plus prégnant. Sans effet spectaculaire et dans une bonne prise de son englobante, Comissiona prend possession de l'auditeur avec un charme (au sens de philtre magique) qui vous colle à la peau (ce qui n'est pas forcément confortable). Thomas Sanderling – qui n'apprécie guère la musique de Pettersson mais lui rend justice ! – est à équidistance de Comissiona et Lindberg, avec une puissance évocatrice qui avance. Christian Lindberg réussit un tour de force dans le premier mouvement à la fois lyrique et lumineux, expressif et avec une musique qui avance et tient en haleine constamment. Dans le second mouvement, il donne une vie incroyable aux percussions et aux vents (aidé par une prise de son très fine et précise), donnant du sens à chacune de leurs interventions, et sans que le soin du détail fasse perdre la perspective d'ensemble. Une gravure à placer dans les toutes meilleures réussites d'un cycle de très haut niveau.
La Symphonie n°3 de 1954-1955 n'est pas la plus caractéristique de son compositeur, mais n'est pas à négliger pour autant. Enchaînant les atmosphères avec une grande variété, elle est en vérité très visuelle et cinématographique, et n'est pas si éloignée des ambiances hitchcockiennes d'un Bernard Hermann à la même époque. Combinée avec Psychose (1960), Vertigo (1958) ou même du John Williams, elle ne manquerait pas de fasciner un public curieux et un peu intimidé par « la Grande musique ». Lindberg réalise à nouveau une version de référence, au sein d'une discographie limitée mais très qualitative, qui se limite à Alun Francis avec l'Orchestre symphonique de la Radio de Sarrebruck en 1994 (CPO) et Leif Segerstam à Norrköping (BIS) l'année suivante. Lindberg nous paraît le plus abouti grâce à l'acquis de l'expérience, avec un orchestre précis, coloré, qui chante désormais dans son arbre généalogique. Alun Francis, grand Petterssonien, le suit de près avec un savoir-faire issu de la musique contemporaine à l'allemande de l'Ouest (la réunification n'avait que quelques années à l'époque) qui n'a pas vieilli, lui-même suivi de près par un Segerstam visiblement très à l'aise dans cette musique pleine d'imagination et dont il se plaît à faire ressortir la variété des climats.
Pour partir à la découverte de la musique de Pettersson, cet album est un choix des plus sûrs par son couplage et son interprétation, peut-être même le plus sûr. L'attente en valait la peine !