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Allan Pettersson par Lindberg, aussi historique que Mahler par Bernstein ?

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    Dans sa défense de la musique d’, dresse sans complexe un parallèle avec dans les années 1960 faisant enfin entrer dans le cercle des grands compositeurs. Et il est vrai que la situation est similaire entre ce qu’a accompli Bernstein avec le Philharmonique de New-York et ce que Lindberg réalise aujourd’hui à travers un ambitieux programme d’enregistrements avec l’. L’objectif est clair : que Pettersson trouve sa pleine reconnaissance à côté de Mahler, Chostakovitch et les grands scandinaves Nielsen et Sibelius.

    Dans sa fameuse série télévisée des Young People’s concert, Bernstein consacrait une émission à Mahler en 1960, l’année du centenaire de la naissance du compositeur autrichien, avec ce titre révélateur « Qui est  ?». S’adressant à son jeune public qui remplissait le Carnegie Hall, Bernstein pose la question : « Est-ce que parmi vous, il y en a qui ont entendu parler de lui ? Je parie que non, ou alors très peu d’entre vous ». Mahler était joué – bien plus que Pettersson aujourd’hui – mais il restait considéré comme un musicien écrivant de la musique de chef d’orchestre. Bernstein enregistra l’intégrale des symphonies avec le Philharmonique de New-York (voir notre dossier sur l’épopée discographique de Mahler), initiant ainsi le temps de la véritable reconnaissance de Mahler.

    De même que Bernstein avait des affinités personnelles fortes avec Mahler, Lindberg a une évidente proximité affective avec l’univers de Pettersson – comme aucun autre musicien suédois avant lui d’ailleurs. A l’instar de Bernstein, Lindberg se distingue par un tempérament d’une énergie hors norme, aussi à l’aise comme interprète, chef d’orchestre que compositeur, et utilisant comme lui tous les moyens de communication à sa disposition. Leonard Berstein utilisait la télévision, Lindberg investit l’internet et les réseaux sociaux où il publie ses contributions et ses vidéos. Il faut tout cela pour surmonter les obstacles majeurs à la reconnaissance de Pettersson.

    Fort du succès critique international qu’il a remporté dans sa coopération avec l’ (notamment une Clef d’Or ResMusica 2011 pour la création mondiale de la Symphonie n°1) mais conscient que Pettersson reste une musique encore complètement mésestimée, joue le tout pour le tout avec un programme d’enregistrements sur cinq ans qui se conclura par une tournée européenne avec la moins méconnue des symphonies, la magnifique Symphonie n°7 (voir notre analyse discographique des symphonies de Pettersson).

    C’est ainsi que durant les quatre prochains automnes, Lindberg et Norrköping donneront en concert des œuvres de Pettersson, avec au programme en 2014 la gigantesque Symphonie n°13 qui compte parmi les monuments de son auteur, suivie en 2015 de la Symphonie n°12 autre vaste œuvre avec chœur et socialement très engagée. En 2016 ce sera le tour de la Symphonie n°14, l’occasion de voir que la matière orchestrale de Pettersson deux ans avant sa disparition est toujours en fusion, et 2017 sera la conclusion en apothéose avec la Symphonie n°7. Chaque symphonie fera l’objet d’un enregistrement en début d’année, qui sera publié chez Bis.

    Nul ne peut dire si au terme de cet effort soutenu, la reconnaissance de la musique de Pettersson aura progressé comme celle de Mahler portée par la baguette de Bernstein, mais on peut avancer que les conditions sont réunies : un chef ultra-motivé, un label – Bis – dont l’exigence de qualité n’est plus à défendre, et surtout un orchestre qui accepte de jouer cette musique, et de le faire de manière assidue, année après année.

    Car là tient sans doute l’explication principale de la difficulté de la musique de Pettersson à dépasser les frontières de l’Europe du Nord : le problème n’est ni du côté des chefs – de Dorati à Lindberg en passant par il s’en est toujours trouvé pour défendre ardemment ses symphonies – ni du côté du public – tout admirateur de Mahler, Sibelius ou Chostakovitch peut apprécier Pettersson. Non, le problème ce sont les musiciens d’orchestre qui détestent en général cette musique d’une exigence technique hors norme. Quand ils ont l’infortune de rencontrer un des rares chefs au monde qui veuille la diriger, ils refusent de la jouer, et c’est particulièrement le cas des grands orchestres suédois.

    Henrik Jon Petersen - (c) Norrköping Symphony OrchestraHenrik Jon Petersen, le premier violon de l’orchestre, nous l’a confié : la plus difficile des musiques de Richard Strauss paraît facile en comparaison de celle de Pettersson. Et la Symphonie n°9, donnée en concert en octobre 2013 et qui sort en SACD cet automne, est l’œuvre la plus difficile qu’il ait jamais jouée : il est indispensable de la répéter beaucoup chez soi avant les répétitions d’orchestre, mais au bout d’une heure d’exercice cette musique vous laisse complètement vidé. C’est une musique qui vous parle, qui rentre en vous. En même temps elle est monotone, elle continue et semble ne jamais s’arrêter, ses finals semblent parfois ne jamais s’arrêter. Et quand elle s’arrête, c’est comme si on revenait à la vie. Cette expérience d’extrême fatigue et de retour à la vie, Christian Lindberg et les autres chefs et interprètes la ressentent également.

    A la question si cette musique a quelque chose de typiquement scandinave, avec ses îles lyriques comme une trouée de ciel bleu à travers les nuages, une certaine influence de musique religieuse protestante ? Henrik Jon Petersen n’a pas cette impression : les Suédois ne se reconnaissent pas dans la douleur exprimée par cette musique, peut-être parce que les Scandinaves n’ont pas connu la guerre sur leur territoire.

    Les Suédois seraient-ils mal à l’aise face aux sentiments violents que Pettersson exprime ouvertement, et qu’ils préfèrent garder pour eux-mêmes ? Cette question est très difficile, reconnaît le premier violon. Il évoque son propre père, un musicien lui-même, qui a été soufflé par cette musique quand il l’a entendue, et pour qui entendre cette musique a été une expérience fantastique.

    Ainsi l’Orchestre de Norrköping, en confiance avec Christian Lindberg et mené par Henrik Jon Petersen, se familiarise progressivement avec cette musique. Avec leur grand projet Pettersson jusqu’en 2018, les musiciens réalisent qu’ils sont effectivement en train d’écrire une page d’histoire, pour eux-mêmes et leur orchestre, pour la musique suédoise, pour toute la musique orchestrale.

    Pour ceux qui n’ont pas eu la chance historique d’assister aux symphonies de Mahler par à New York dans les années 1960, vous avez une opportunité de vous rattraper en allant à Norrköping tous les prochains automnes écouter Lindberg diriger Pettersson. Il est encore temps pour vous de figurer parmi les pionniers, les happy few de la première heure qui pourront dire : « J’y étais ! ».

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