Salutaire piqûre de rappel pour Scylla et Glaucus par un Concert d'Astrée débordant de vie sous la baguette d'Emmanuelle Haïm.
Seul opéra de Jean-Marie Leclair (comme Médée fut le seul opéra de Marc-Antoine Charpentier), Scylla et Glaucus a une histoire particulière avec la ville de Lyon. C'est dans la Cité des Gaules, où naquit le compositeur en 1697, que l'œuvre fut reprise (en version de concert seulement) après sa création parisienne à l'Académie Royale de musique en 1746. C'est là encore qu'après un long oubli quelques extraits en furent redonnés au tournant du XXᵉ siècle. C'est là enfin qu'il retrouva la scène en 1986 avec John Eliot Gardiner qui en grava dans la foulée la première intégrale.
Ce n'est pas une intégrale qu'Emmanuelle Haïm, délestée de la récente mise en scène de Claus Guth à l'Opernhaus de Zürich, fait entendre en ce printemps 2026 à l'Auditorium-Orchestre national de Lyon. Des trois heures de musique initiales n'en subsistent que deux : exit entre autres le Prologue (et les très belles pages qui vont avec) à la gloire de certain monarque guerrier français. La comparaison avec le compositeur des Indes Galantes, de quatorze ans l'aîné de Leclair, et mort la même année, l'un et l'autre ayant attendu la cinquantaine pour composer leur premier opéra, s'impose. En regard du livret d'Albaret pour Leclair, ceux de Pellegrin, Fuzelier et autres Gentil-Bernard pour Rameau font figures de modèles. Celui de Scylla et Glaucus ne craint pas le ridicule, qui suit les atermoiements d'une nymphe passant tout un acte à doucher les ardeurs du fils de Poséidon avant de passer tout un autre à se morfondre de l'inconstance d'icelui (comprenne qui pourra), convoité par une magicienne jalouse écartelée entre « Va, je ne te hais point » et « Crains ma fureur ». Bande-son de ces lassants écarts sans éclat majeur, la partition de Leclair met du temps à s'imposer, ne prodiguant que progressivement ses merveilles éparses : une Passacaille au II, quelques très beaux accompagnements (le « Mais pourquoi des serments » de Glaucus), l'Air en rondeau du III, l'irrésistible épithalame sur lit de pizzicati « Viens Amour, quitte Cythère », de roboratifs interludes d'orchestre (symphonie, airs, menuet, loure, tambourin). Trois actes durant on croit tenir les clés de la popularité plus que relative de Scylla et Glaucus avant que la noirceur haineuse des actes IV et V ne vienne rebattre les cartes jusqu'à une conclusion sans fin heureuse qui est la plus belle surprise de ce qu'on croyait jusque là être davantage une aimable pastorale que la tragédie lyrique annoncée.
Ambassadrice providentielle de ce type d'ouvrage, et toute à l'écoute des talents de son Concert d'Astrée (des cordes virtuoses, des bois à tomber), Emmanuelle Haïm met sa coutumière énergie, son talent pour les enchaînements, sa façon de déclencher les cataclysmes percussifs, sa façon de ne jamais lâcher la bride (même quand elle s'assied à vue pour laisser la bride sur le cou à son continuo) pour faire oublier l'insolente minceur de l'argument. Le résultat s'avère plus spectaculaire qu'au disque.
A l'instar des solistes, le chœur chante par cœur. A noter que les fidèles compagnons de route chantants du Concert d'Astrée ont été cette fois remplacés par les vingt-deux chanteurs, tout aussi excellents, de la Zürcher Sing-Academie. Elsa Benoit est une Scylla paisible, qui s'épanouit scène après scène jusqu'à un « Ta gloire dans les cieux » d'une libératrice ampleur. Chiara Skerath, une fois n'est pas coutume, incarne le côté obscur des forces en jeu : Circé est un rôle de composition pour la soprano qui semble vouloir profiter de l'aubaine pour réunir en une toutes les enchanteresses du répertoire, compensant par le plaisir qu'elle prend à cette incarnation plus sympathique que terrifiante, le flou véhément de certaines arêtes. Chéri de ces dames, Anthony Gregory, fin diseur du mot français, est la révélation de la soirée, dont le Glaucus altier se sort des récitatifs comme des airs accidentés (« Chantez, chantez l'amour ») de la partition : Mathias Vidal et Reinhould van Mechelen ont trouvé là un bien brillant émule. Suivantes de leurs maîtresses, Gwendolyne Blondeel, Témire d'un beau naturel, se voit gratifiée du plus craquant passage (d'ordinaire dévolue à une anonyme Sicilienne) tandis que Jehanne Amzal ne manque aucune des brèves occasions de révéler sa délicate vocalité. Ayant infiltré le choeur, Daniel Brant, Peter Strömberg, et Ekkehard Abele s'en détachent pour donner respectivement visage à un berger, un sylvain, au noir Hécate.
On enrage vraiment que le spectacle zurichois n'a pu faire le voyage. Pas de metteur en scène, comme 40 ans plus tôt Philippe Lenaël avec Gardiner, pour le retour de Scylla et Glaucus dans sa patrie ! Pas non plus de mise en espace cadrant les uns et les autres. Entrées, sorties, stations assises (avec bouteilles d'eau minérale, quelle drôle d'idée !) sur deux rangées de chaises accueillant à jardin les pro-Scylla à cour les pro-Circé, les solistes étant confrontés à leur seule personnalité dans l'expression de cette partition unique à plus d'un titre. C'est tout. Et c'est vraiment dommage.
Crédit photographique : © Sarah Brun
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