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Le Trio Concept entre création et transparences ravéliennes aux Concerts Croissant du Bozar

Avec ses « Concerts Croissant », Bozar poursuit une formule qui déplace l'idée d'accessibilité sans réduire l'ambition des programmes : public installé sur scène, format matinal et convivial, propositions ouvertes aux jeunes interprètes, aux croisements esthétiques et à la création contemporaine. 

Le concert du , l'un des jeunes ensembles distingués dans le cadre des ECHO Rising Stars 2025-2026, en offre dimanche 3 mai une illustration particulièrement nette : d' à , en passant par une création belge de , le programme fait de l'échange culturel un fil conducteur, entre circulations fécondes, déplacements symboliques et possibles détournements.

Formé d'Edoardo Grieco au violon, Francesco Massimino au violoncelle et Lorenzo Nguyen au piano, le aborde la Siciliana e Burlesca de Casella dans une clarté de texture immédiatement perceptible. L'ensemble y fait entendre un équilibre souple et une écoute collective attentive : la Siciliana, empruntant un genre lié à l'Italie, pays natal du compositeur, privilégie la lisibilité des lignes et la délicatesse des couleurs, tandis que la Burlesca, plus vive, par laquelle Casella rend hommage à ses années de formation en France – met en valeur leur amalgame rythmique entre mobilité dansante des cordes et piano structurant. Cette dimension d'échange trouve un prolongement dans la figure même de Casella, ami de Ravel et pianiste de la création du Trio en la mineur de ce dernier, également inscrit au programme.

Avec Save Pepe, le compositeur contemporain Thomas aborde un autre versant de l'échange culturel : celui des images et des concepts qui, une fois livrés aux réseaux sociaux, peuvent être détournés jusqu'à perdre leur sens initial. Écrite pour trio avec piano et voix narrative, l'œuvre raconte l'histoire de Pepe la grenouille, que les musiciens présentent comme celle d'un mème né sous le signe de la légèreté, avant d'être récupéré par des groupes politiques d'extrême droite. Elle y associe un autre cas de déplacement symbolique : celui de la chanson L'Amour toujours de Gigi D'Agostino, transposée dans une partition sophistiquée et plutôt consonante, qui avance comme un récit sonore où l'ironie ne neutralise pas la gravité du propos. Le trio y déploie une musique à la fois ludique, évocatrice et virtuose, attentive aux frottements entre discours narratif, gestes instrumentaux et objets sonores.
Une partie du public, ayant participé au workshop organisé avant le concert et muni de petits instruments simples, intervient également pendant l'exécution. Cette participation transforme l'espace de l'auditorium en écosystème sonore, comme une évocation de l'environnement naturel de Pepe, peuplé de souffles, de bruissements et d'échos de grenouilles. La présence d'enfants parmi les participants renforce cette dimension de jeu et de fragilité.

Le Trio en la mineur de Ravel constitue le véritable centre de gravité du concert. Le y fait entendre une circulation continue de couleurs, transmises d'un instrument à l'autre avec une grande attention aux équilibres. Le premier mouvement installe d'emblée cette transparence mobile. Le deuxième, où chaque ligne naît de la précédente, trouve un caractère bondissant, sans rien perdre de la précision des attaques ni de la souplesse de l'élan. Dans la Passacaille, voyage intérieur et non simple référence chorégraphique, les musiciens construisent une progression d'une belle tenue, portée par la continuité d'intonation des cordes et par une respiration commune. Le final frappe par la manière dont la puissance du piano, jamais couvrante, vient au contraire exalter le lyrisme des cordes et élargir l'espace sonore. Les transparences et les couleurs semblent alors circuler d'un pupitre à l'autre, dans une densité qui ne compromet jamais la lisibilité des plans.

L'enthousiasme du public, jusqu'à une ovation debout à l'issue du concert, tient sans doute autant à la qualité de l'interprétation qu'au dispositif même des Concerts Croissant, qui rapproche physiquement les auditeurs sur la scène de la Salle Henry le Bœuf et modifie la nature de l'écoute, la rendant plus immédiate et plus vibrante. L'un des principaux atouts de cette matinée réside précisément dans cet équilibre : un format accessible, sans complaisance, ouvrant à une relation plus directe avec des programmes exigeants.

En marge du concert, la venue du Trio Concept à Bruxelles comprenait également un moment musical destiné aux résidents du Petit‑Château, centre d'arrivée pour demandeurs d'asile, en collaboration avec Fedasil et Orfeo. Une initiative discrète mais concrète, permettant d'élargir cette expérience musicale à des publics encore trop souvent éloignés de ce type d'événements culturels.

Crédits photographiques : Trio Concept © Luigi de Palma

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