Un théâtre plein d'un public acquis à son orchestre, pour une soirée musicale dense où la sympathie bon enfant récompense agréablement les quelques manques de sublimation des œuvres.
Dans la poursuite de son éclectique et passionnante saison, l'Orchestre de Chambre de Genève s'attaque parfois à des œuvres insolites. C'est ainsi qu'il propose un monument du répertoire pianistique de Robert Schumann, à savoir les Waldszenen op. 82, dans une version orchestrale du compositeur et arrangeur allemand Ralph Breitenbach, qui disons-le d'emblée, ne soulève pas un enthousiasme délirant. Seules les deux dernières scènes (Chant de chasse, Adieu) de ce recueil de neuf mélodies, soit environ six minutes sur les plus de vingt qui composent cette œuvre, offrent un moment de lyrisme enveloppant et agréable.
Cette mise en bouche prélude au Concerto pour piano et orchestre en sol majeur de Maurice Ravel auquel le pianiste français Bertrand Chamayou se confronte. Dès les premières mesures, si l'on peut noter l'excellente préparation du soliste, on doit cependant s'étonner d'un certain manque de brillance de son piano. Toutes les notes sont à l'appel mais la magie de l'œuvre n'opère pas. On se dit que le sublime Adagio soulèvera l'émotion mais, là encore, rien ne se passe. Rien ? Pas tout à fait. Le solo obligé du cor anglais émerge soudain du brouillard pour offrir un moment totalement suspendu. Quand il s'éloigne bientôt, on retombe malheureusement dans la routine. Honnête certes mais sans surprise. Pourtant la réputation ravélienne de Bertrand Chamayou n'est plus à faire. Alors ? Mystère d'un soir sans ! Et ce ne sera pas le bis, un arrangement pour piano de la mélodie pour voix a capella de Trois beaux oiseaux du Paradis de Ravel qui réussira à apporter le frisson.
Après l'entracte, le piano est à nouveau à l'honneur avec les Oiseaux exotiques d'Olivier Messiaen, une œuvre complexe composée en 1955. Avec les cordes au repos, la géographie de l'orchestre se voit transformée avec les bois aux premiers rangs, devant les cuivres et les cinq percussionnistes qui, en fond de scène, s'affairent comme de beaux diables sur leurs glockenspiel, xylophones, cymbales et tambours de toutes sortes pendant que sur le côté de la scène, Bertrand Chamayou sonne de son clavier enfin retrouvé, ouvrant de temps à autre les larges pages d'une impressionnante partition. Notoire performance du chef Raphaël Merlin qui a l'œil et la baguette partout pour faire jaillir les piaillements intempestifs de la douzaine de volatiles que Messiaen offre aux oreilles des ornithologues avertis. Pour le commun des mortels, on retiendra l'admirable précision avec laquelle cette pièce aux rythmes et aux harmonies complexes nous a été donnée.
Il faut attendre la dernière partie de ce concert pour que la grandeur émotionnelle soit au rendez-vous. Avec une interprétation intense, l'Orchestre de Chambre de Genève s'investit dans une superbe démonstration de ses qualités de phrasé orchestral avec Ma mère l'Oye de Maurice Ravel. Grâce à une direction inspirée de Raphaël Merlin, les cordes s'expriment avec profondeur, entraînant derrière elles tout l'orchestre, en symbiose.