Après quatre documentaires consacrés à des productions lyriques, Philippe Béziat plonge avec « Nous l'orchestre » au cœur de l'Orchestre de Paris. Grand Prix Documentaire Musical Fipadoc 2026 : une immersion empathique, réussie, originale et profondément émouvante.
Pelléas et Mélisande, le chant des aveugles… Noces, Stravinsky-Ramuz… Traviata et nous… Indes galantes. Quatre films remarquables, et même parfois plus remarquables que le spectacle dont ils rendaient compte : Philippe Béziat s'est imposé dans le monde du cinéma. Nous l'orchestre prolonge brillamment la démarche immersive d'un artiste à l'écoute de ce qui le fascine : la musique.
« L'orchestre est l'alliage de l'autorité et du collectif » : le ton est donné dès le premier carton du film après un générique début très godardien sans lettrage, uniquement sonore, qui fait totalement sens dans un film dédié au son, plus encore qu'à Klaus Mäkelä, à la tête de l'Orchestre de Paris depuis 2021. La caméra filme au plus près le haut potentiel charismatique du jeune chef (« à l'ego bien placé » rapporte le réalisateur) au cours d'une soufflante première séquence de sacre qui n'est pas que celui du Printemps stravinskien qu'on entend. Les yeux pleins d'étoiles, un instrumentiste dit : « J'aimerais encore être là quand il aura 95 ans… » Vœu impossible mais néanmoins exaucé plus loin par le film dont il est un des héros, au moment où Herbert Blomstedt, 97 ans au compteur, explique avec une douceur infinie que, comme toute vie humaine s'arrêtant subito, le passage de la Huitiième brucknérienne qui occupe les 120 musiciens qui l'écoutent ne doit pas se conclure rallentando : Blomstedt dont la ressemblance physique d'avec Mäkelä est à cet instant providentiellement stupéfiante…
Nous l'orchestre innove quand il place ses 90 micros au cœur de l'orchestre (« une armée de la fragilité humaine », dixit Béziat), afin de donner à entendre, en une quasi-réorchestration des œuvres, ce que l'exécutant entend : le son de son instrument, celui de ses proches collègues au mieux, en aucun cas ce que l'oreille du chef percevra et plus encore celle du grand privilégié de l'histoire : l'auditeur. Le film amuse au moyen d'une poignée de cartons anonymes libérant une parole désabusée, voire vacharde (« j'ai l'impression d'être meilleur que le premier de pupitre, pour l'ego c'est dur »« des collègues pour 40 ans c'est comme un mariage forcé »… « c'est juste la prison à vie », « des fois je me dis untel, c'est un con et c'est un génie, comment le bon dieu a distribué du génie à un con pareil ?»). La parole navigue ainsi de pupitre en pupitre : la contrebasse se remémore l'effet que lui procura certaine Symphonie Fantastique, lorsqu'il réalisa que les sons qu'il entendait était produit par des êtres de chair et de sang seulement munis de « bouts de bois et de cordes » ; le cor anglais n'est quant à lui toujours pas revenu que dix-huit violons puissent produire le même son en même temps… Mais le plus bel enseignement d'un film qui n'en est pas avare vient de l'alto : « Si on se fait la gueule, ça ne le fait pas… Il faut être aussi davantage que des collègues…» A l'évocation de cet usant combat des « bons camarades » et des « moi je », on apprend que le meilleur orchestre du monde n'exprimera rien s'il se contente des notes. Un plan sublime d'étourneaux en vol parachève la démonstration.
Stravinsky, Rimski, Ravel, Chostakovitch, Bartók… La réalisation donne du temps au temps, ne coupant jamais trop tôt la musique de cette sélection haut de gamme. On entend ainsi le final intégral de la trop rare Symphonie n° 8 dite « des Mille » de Gustav Mahler sous la direction de Daniel Harding, dont la puissance émotionnelle à son acmé dans une Philharmonie filmée comme une cathédrale, est telle, que l'on déplore que Philippe Béziat a préféré priver son film d'une conclusion aussi idéalement stratosphérique pour le refermer sur le geste de celui qui l'avait ouvert.
Le film prend principalement ses quartiers à la Philharmonie de Paris où l'orchestre est en résidence depuis 2015, mais suit également ses personnages à l'extérieur pour faire comprendre que si on ne s'échappe pas, on s'écharpe. Au Stadium de Vitrolles, L'Oiseau de feu permet au corniste André Cazalet d'avouer enfin, à l'occasion du dernier concert de sa carrière, qu'il n'aime pas son propre son, et que loin de toute posture, il a l'air de penser sérieusement : une séquence, comme quelques autres gorgée d'empathie, qui fait monter les larmes aux yeux du spectateur, forcément renvoyé à sa propre vie (dont l'orchestre symphonique est la métaphore évidente) ballottée elle aussi entre amour du travail bien fait, gestion des ego et questionnements relatifs à la place sociale. On ouvre alors les yeux sur le « nous » du titre, autrement inclusif qu'on l'avait imaginé au départ.
Lire l'Opinion de Pascal Lagrange
https://www.resmusica.com/2026/05/12/nous-ou-quand-le-micro-ment/