De Beethoven à Schumann, en passant par Ravel, Chopin et Liszt, la pianiste n'a pas choisi la facilité, enchaînant, à l'auditorium de Radio France, des œuvres de grande virtuosité dans des interprétations qui, selon, ont laissé sur le bord du chemin ou captivé.
Si les facilités d'exécution technique de Marie-Ange Nguci sont incontestables, tout comme sa forte et toujours surprenante personnalité ne s'embarrassant pas de second degré, ainsi que son jeu laissant aussi place à la sentimentalité parfois même où on ne l'attend pas sans que cela soit nécessairement un défaut, sa capacité à nous embarquer, à faire monter la sève des œuvres qu'elle joue, à les caractériser par la sonorité, est variable d'un compositeur à l'autre. On le constate au fil de ce programme ambitieux et fort intéressant qui inclut deux pièces rarement jouées de Beethoven et Chopin.
Son récital commence donc par la curieuse Fantaisie op. 77 de Ludwig van Beethoven, dont elle fait d'un trait dégringoler les gammes, appuyant un peu, par contraste, la sentimentalité de la mélodie qui suit, puis jouant cette pièce comme une improvisation dont elle a l'allure par ses juxtapositions faisant feu de tout bois techniquement comme en matériau thématique. L'Introduction et Rondeau en mi bémol majeur, œuvre de jeunesse de Frédéric Chopin que l'on n'entend pour ainsi dire jamais, arrivera en fin de première partie, filant sous les mêmes doigts véloces de la pianiste, mais sans que le timbre ait vraiment changé. Il manque le séduisant perlé du jeu qui fait sa couleur et son éclat, et aussi le galbe de la ligne de chant passé au second plan sous cette piégeante virtuosité.
Entre les deux, Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel suscite la perplexité. Au début d'Ondine notre attention se porte inconsciemment sur la main droite et ses frémissantes triples croches très réussies mais délaisse la longue ligne mélodique jouée à la main gauche qui manque de conduite, de legato, d'expressivité, de présence. Les couleurs n'y sont pas, ni cette troublante et équivoque atmosphère qui fait la particularité de cette pièce, sa sensualité. Le vertigineux crescendo porté par la gamme d'accords ascendante qui aboutit à son climax n'a rien de renversant, son effet tombe à plat. Manque aussi la profondeur que devraient apporter les notes graves écrites sur une troisième portée. Gibet traîne un morne ennui sur la monotonie de son glas, la mélodie qui le traverse est éteinte, sans lyrisme. Quant à Scarbo, il lui manque sa brillante noirceur, son caractère incisif, son inquiétante dimension surnaturelle.
Il en est tout autrement dans la seconde partie du récital, vouée à Franz Liszt et Robert Schumann. Marie-Ange Nguci captive davantage dans la puissante évocation des Cyprès de la Villa d'Este (Thrénodie n°1) et la fluidité des Jeux d'eau de la Villa d'Este, quoique dans cette pièce le pied s'attarde un peu trop sur la pédale harmonique, atténuant le perlé irisé du jeu. Mais là où elle nous emporte vraiment, c'est dans la « lave ardente » (Marcel Beaufils – La musique pour piano de Schumann), le bouillonnant déferlement des Kreisleriana. Elle s'y jette dès la première note, sans prendre la précaution de la poser, adopte un tempo rapide, donne immédiatement le ton d'une musique qui ne tient pas en place, nous emporte dans sa fantasmagorique spirale. Les épisodes lents sont joués parfois avec une certaine affectation mais avec grande sincérité, moins dans l'introspection dépressive que dans la spontanéité du cœur. On ne perd pas une miette de ce jeu passionné, libérateur, qui laisse sa lisibilité à la polyphonie, et à tout ce qui est écrit là, au milieu du clavier, entre chants et contre-chants, et qui est typiquement schumannien.
Ce programme exigeant n'a pas épuisé son énergie, qu'elle met au service, en bis, de la cadence du Concerto pour la main gauche de Ravel. Le concert capté par France Musique sera diffusé le 1er juin, et disponible à la réécoute.